Potentiel

Je ne suis encore qu’une bulle minuscule cachée tout au fond d’un tapis de mousse. Si modeste que je sois, j’ai pourtant l’impression d’être le monde entier. J’ai du potentiel comme on dit.

Depuis un petit moment ça chatouille tout autour. Ce n’est pas que ce soit désagréable, mais c’est inédit. Alors ça met tous mes sens en éveil. Soudain, ça titille un peu plus fort, mais à un seul endroit… J’aime bien. Ça commence même à me faire rire. Je ne sais pas pourquoi, mais là, vraiment, j’ai envie d’ouvrir une grande bouche pour manger ce chatouillis. Et comme je suis quelqu’un de spontané… je le fais.

J’ai déjà mangé plein de choses depuis que je suis née, mais jamais d’aussi grosses. Je prends le temps de la goûter pour faire connaissance : on dirait un mini-moi, mais avec un petit germe en plus. Ce radicelle gigote beaucoup, du coup, je referme un peu la bouche… Ploc, l’appendice reste coincé tout seul à l’extérieur.

Je viens de procéder à la première ablation de toute ma vie, ce qui provoque instantanément un mélange de plaisir et d’interrogation. J’ai soudain l’immense pouvoir d’agir sur autre chose que moi-même, mais… est-ce qu’elle a eu mal ? En tout cas, la petite boule que je viens d’avaler n’a pas l’air de s’être formalisée. C’est même tout le contraire.
Maintenant qu’elle est dans mon ventre, j’ai l’impression de la connaître. En tous cas, on se ressemble beaucoup. Je ne suis plus toute seule.

À compter de cet instant, je meurs à moi-même. Ensemble, nous devenons une autre, puis deux, puis quatre,… au point que très vite, je suis bien trop petite pour me contenir toute entière et que j’explose littéralement. Cette éclosion salutaire me permet de continuer à foisonner, et nous voilà bientôt des milliers puis des milliards.

Le plus prodigieux c’est que chacune de ces parcelles de mon nouveau méta-moi sait exactement ce qu’elle a à faire. Sans y réfléchir (pas plus que je n’ai réfléchi à partir en voyage depuis mon efflorescence natale), chaque petite créature se promène et se structure à sa manière, prend des postures de yoga, caresse la voisine, s’y accole pour longtemps ou continue de se promener seule. Certaines sont grassouillettes, d’autres lilliputiennes, fuselées ou bien en raquette, poilues ou encore striées…

Les plus grégaires se pelotonnent pour former des structures complexes. Les plus aventurières préfèrent une vie de patachon, transportant des éléments variés d’un endroit à l’autre. D’autres encore vouent instinctivement leur existence à se balader pour transmettre des messages ici ou là. Certaines ont une âme d’artiste et dessinent délicatement une magnifique amarre spongieuse, tandis que les plus romantiques battent à l’unisson en une petite vésicule transparente.

Elles sont toutes différentes, et pourtant elles sont toutes moi. Peu importe qu’elles prolifèrent de plus en plus vite, chaque division est en réalité l’expression d’un mouvement profond qui me dépasse et semble inéluctable : se séparer pour vivre, se différencier pour exister collectivement. Cela semble ne jamais vouloir s’arrêter. Et pourtant, un chef d’orchestre invisible décide miraculeusement que la multiplication des petits pains a assez duré. Il est temps maintenant d’avoir un contour défini et de ne pas en désirer davantage.

Ce renoncement n’est cependant pas une fin en soi. Quelque chose de beaucoup plus subtil continue d’œuvrer. Je sens des frémissements en permanence, et tandis que chacune vaque à ses occupations, des détails se peaufinent un peu partout au creux de la dentelle. Me voilà désormais munie d’appendices et d’orifices de toutes sortes, beaucoup plus variés que ceux de mon cocon originel, et manifestement capables d’engendrer une cascade de ressentis et de mouvements parfaitement surprenants. Je savais bien que j’avais du potentiel ! Il m’aura fallu rencontrer cette autre moi pour le révéler et m’ouvrir à une nouvelle façon d’être vivante.

Je suis ondulations. Oh je l’ai toujours été, mais maintenant, elles prennent des formes plus nuancées, et trouvent collectivement un sens particulier. Certaines d’entre nous ont méticuleusement craché de l’eau depuis le début de notre aventure commune, au point que me voilà désormais baignant dans un édredon aussi liquide dehors que dedans. Je me goûte, je me bois, je me déglutis, je m’excrète, et j’aime ça.

Chaque colonie se met à battre à son propre tempo : ça respire ici, ça pulse là, ça filtre un peu plus loin. Des flux me traversent de toutes parts, semblant savoir exactement quel chemin prendre d’un orifice à l’autre, tandis que plusieurs appendices commencent à frémir d’une manière toute particulière. Certaines vibrations deviennent lumière, chaleur, musique. Peu à peu, le monde est inondé de sensations nouvelles plus étonnantes les unes que les autres.

La plupart du temps, ces perceptions sont plutôt agréables, et j’apprécie d’en découvrir toujours de nouvelles. Mais plus elles se développent, plus un sentiment indéfinissable grandit avec elles. Quelque chose semble manquer, mais quoi ? C’est bien la première fois qu’une chose pareille m’arrive : un inconfort latent dont je suis incapable de me débarrasser par mes propres moyens.

Ce qui est certain c’est que nous sentons toutes cette contraction. Elle se diffuse inexorablement en nous comme un parfum, colonisant la moindre parcelle de joie. Chacune continue de vaquer à ses occupations, façonnant ici, grandissant là, poussant en étoiles, en cubes ou en tubes avec une foi confiante mais de plus en plus teintée d’un doute sous-jacent.

Jusqu’ici, nous savions toutes spontanément ce nous avions à faire pour rétablir une harmonie momentanément rompue, quelle qu’elle fut. C’est donc tout naturellement que ma forme toute entière se met en quête de dissiper ce qui cloche. Ça tire, ça se crispe, ça expurge, ça bouge. Ça met en œuvre instinctivement tous les moyens connus pour être efficaces dans le rétablissement de la sérénité. Mais il faut bien se rendre à l’évidence : ces efforts sont vains.

Il semblerait même que tout ce remue-ménage produise l’effet contraire à celui escompté. Plus je me démène, plus la tension s’accroît. Je me sens soudainement totalement démunie face à cette contradiction. Du plus loin que je me souvienne, tout a toujours été rythme et équilibre. Je n’avais même pas besoin d’y songer, ça se produisait tout seul. Mais face à ce vide dont je ne reconnais ni la nature ni l’origine, ma mémoire n’est plus d’aucune utilité.

C’est néanmoins le seul outil dont je dispose. Donc après quelques tâtonnements infructueux, la solution émerge d’elle-même. Puisque cette absence diffuse est perçue, et que manifestement elle ne peut être dissoute, c’est qu’elle fait partie intégrante de l’équilibre général. Je finis par l’accepter comme j’ai accueilli chacune des autres perceptions.

La vie se transforme peu à peu un océan de contradictions : chacune d’entre nous continue de gigoter et de s’efforcer de croître tout en jugulant savamment ce mouvement de manière à en minimiser les effets déplaisants. Cela devient véritablement un art d’être sans être vraiment. Chacune des pulsations qui s’étaient spontanément mises en place apprend à se caler sur un rythme suffisant pour vivre mais pas trop important pour déclencher le moins d’inconfort possible.

La vacuité sans nom a pris la place du chef d’orchestre. C’est elle qui dicte désormais la danse des fluctuations. Elle a la particularité de n’avoir ni centre ni contour, ni origine ni fin. Je suis désormais elle, et elle est moi. Chaque fois que je cherche à m’en extraire, je m’engloutis moi-même. C’est un néant, pourtant il est partout. Au point que je finis par en oublier la présence, exactement comme j’ai oublié d’où venait l’élan qui me donne la vie.

Et c’est bien parce que ces deux absences se ressemblent et se confondent que tout devient parfaitement absurde. Chacune des petites bulles qui me constituent persiste à mener à bien la tâche qui lui a été assignée : tendre les bras vers la voisine, créer du lien avec une autre, danser ensemble, communiquer… Mais chacun de ces élans spontanés rencontre inexorablement le manque.

Jusque là, elles avaient à peine le sentiment de participer à une œuvre plus grande qu’elles, trop habitées qu’elles étaient par l’évident sentiment de joie ineffable à être. Désormais, ce vide omniprésent semble leur avoir donné la conscience vague qu’elles sont séparées les unes des autres et que tout élan instinctif est aussi source d’inconfort pour soi-même et pour l’entourage.

Je me sens à l’étroit à l’intérieur de moi-même, comme prisonnière de ce que je suis devenue. C’est le moment que choisit une imperceptible ondulation pour émerger, se muant bientôt en un irrépressible bercement. Le monde entier se met à danser, contaminant peu à peu la mousseline environnante. Puis le trémoussement s’amplifie tellement que tout à coup… j’éclate !

Mon édredon liquide disparaît soudainement. Je me sens toute nue, mais comme j’ai déjà vécu ça, je sais que tout est pour le mieux, ça ouvre juste un espace supplémentaire pour continuer de croître. Il suffira de cracher à nouveau de l’eau et tout ira bien. Mais je vais vite me souvenir qu’on ne peut pas toujours se fier à sa mémoire. L’inconcevable se produit : j’étouffe. Une fois de plus, me voilà confrontée à une ineffable absence.

Le flux censé m’accompagner dans cette germination se mue peu à peu en une infructueuse agitation puis en sursauts désespérés. Par quel curieux renversement un monde jusqu’ici chaud et vivant est-il en train de se noyer ? La pulsation s’étiole, prête à retourner là d’où elle est mystérieusement venue, acceptant sans obstination qu’il n’y ait pas de place pour elle à cet endroit et à ce moment-là.

Contre toute attente, je me sens alors littéralement aspirée dans une espèce de boyau qui me ressemble sans être tout à fait moi. Tandis que je suis en train de glisser dans ce goulet, je ne peux pas m’empêcher de me remémorer la petite bulle que j’ai avalée quand j’étais jeune. Alors que le passage semble toucher à sa fin, je sens confusément que le blob qui m’a nourrie jusque là restera à l’extérieur, comme en son temps le radicelle. Quel est donc cet autre ventre qui vient de m’avaler et de m’amputer d’une partie de moi ? Vais-je encore mourir ?