Brigitte

Ce n’est pas faute d’avoir été prévenue que ces choses-là arrivent avec les hommes. Et même pire. Il y a deux ans, en sortant du lycée, Marie a eu la surprise de trouver son père en bas du grand escalier couleur brique. Il a remonté la rue au pas de course en serrant sa main très fort dans la sienne, sans rien dire. À l’approche du jardinet familial, la jeune fille a aperçu un attroupement visqueux. Tout le coron semblait s’être donné rendez-vous dans la boue du terrain vague. Elle a interrogé son père du regard, mais celui-ci a tiré encore plus fort sur son bras, comme pour la mettre à l’abri.

Cet après-midi-là, on avait retrouvé le corps mutilé de Brigitte sous un tas de vieux pneus gluants. Juste derrière les garages en face de la maison. Un coup de tonnerre dans la cité minière sans histoire. Elle la connaissait Brigitte, comme la plupart des filles de son âge dans le quartier. Comme elle, elle avait tressailli au son des notes du camion de glaces les jours d’été. Comme elle, elle avait longé les trottoirs défoncés en saluant timidement les bustes burinés accoudés aux portes en bois à demi ouvertes. Comme elle, elle avait cueilli des groseilles à maquereau dans les jardins ouvriers et sucé des caramels un peu rances.

La dernière fois qu’on l’a vue vivante, c’était au coin de la rue, la tête penchée vers un mystérieux col roulé en lycra. Après on ne sait plus. Comme chaque soir, la jeune fille a dû emprunter la ruelle luisante. Comme chaque soir, elle a dû traverser le petit bois humide. Pourtant, sa grand-mère l’a attendue en vain cette nuit-là. Le lendemain, son petit frère est allé jouer avec ses copains dans le grand champ. Il a reconnu le petit chemisier écossais. Hébété.