Vers un militantisme joyeux

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Je ne sais pas si c'est très politiquement correct ce que je vais dire, mais je n'en peux plus des discours alarmistes sur notre pauvre planète qui va crever, "et quel monde allons-nous laisser à nos enfants" et patati et patata... A force, c'est un tel matraquage que se glisse en moi l'idée que contribuer à diffuser cette vision des choses, c'est faire le jeu des soubresauts du système capitaliste finissant...

Non que je fasse partie de la caste des "climato-sceptiques" (1)Voir cet article récent "C’est de l’arrogance de croire qu’en 150 ans d’industrialisation nous avons changé le climat !" (euh, ça veut dire quoi au fait ce mot ? Des gens qui pensent que le climat n'existe pas ?), mais ces mantras anxiogènes participent à nous rendre tristes, consommateurs désespérés et honteux de l'être, dans une espèce de concert d'injonctions paradoxales à rendre fou même le plus actif des écolos...

Quand j'ai vu ces 195 chefs d'états de la COP21 qui tentaient de nous faire croire qu'ils sont suffisamment tout puissants pour réguler la température du globe, ça m'a fait juste penser que l'humanité a décidément 11 ans et demi d'âge moyen et qu'il serait grand temps qu'elle passe à l'âge adulte, c'est à dire l'âge où l'on admet qu'il y a des limites à tout, y compris à notre capacité à "sauver la planète". Elle s'en remettra Gaïa, vous z'inquiétez pas ! La question n'est pas nécessairement de savoir si nous allons tous y passer (j'entends collectivement, en tant qu'espèce) puisque de toutes façons nous sommes individuellement voués à cette fin-là quoi qu'il arrive.

La question serait plutôt : sommes-nous voués, tout le temps où nous sommes encore en vie, à courir comme des dératés dans une roue électrifiée où chaque tentative de sortir du système se solde par une décharge suffisamment dissuasive ? Et si, au lieu d'essayer de sortir, on arrêtait juste de courir pour s'apercevoir enfin que les barreaux de la roue sont une illusion d'optique générée par notre propre course ? Tout va tellement vite que même une solution que l'on croit écologiquement efficace un jour devient un monceau de déchets toxiques le lendemain(2)Le recyclage est une vision à court terme permettant aux pays développés de se donner bonne conscience. Ainsi, même les solutions proposées deviennent sujettes à un examen paranoïde qui nous paralyse d'autant plus qu'on nous ne maîtrisons pas les technologies sous-jacentes(3)« La société est dominée par la folie ordinaire et la perte de nos capacités noétiques », Bernard Stiegler.

Partout, à toutes les échelles, de l'intouchable indien au bobo contrit, la majeure partie des populations est enfermée dans la cage psychologique de l'impuissance apprise(4)Voir la vidéo Comment induire "l'impuissance apprise" et la définition sur Wikipedia. Dans les sociétés occidentalisées, cette cage est couplée à la camisole de la fausse abondance de choix(5)La liberté de choix est-elle vraiment une chance ?. On nous abreuve d'images d'apocalypse et on nous propose des étals de grandes surfaces surachalandés (y compris en produits bio, devenus rentables). Un cocktail détonnant qui est en train de s'acheminer vers une autolyse parfaitement prévisible.

Les messages culpabilisants — y compris ceux qui sont délivrés avec les meilleures intentions du monde — s'instillent dans nos cerveaux. Leur but affiché est de nous faire modifier nos comportements pour le bien de la planète. La réalité, c'est que même si une minorité change ses pratiques, l'immense majorité des citoyens du monde continue de polluer à tour de bras(6)Trier, recycler, manger bio ? Non. "L'écologie, je m'en fous" faute, le plus souvent, de pouvoir faire autrement, et les grandes entreprises les plus pollueuses ne font, au mieux pour la plupart, que poser un vernis "vert" sur leurs actions.

Les lanceurs d'alertes, les dénonciateurs, les activistes, les militants, participent — malgré eux, j'en suis sûre — au dégoût généralisé : on n'en peut plus d'entendre que le monde est pourri ! On en demande trop aux gens de cette génération ! Il faudrait être un surhomme, capable d'encaisser des constats de plus en plus alarmistes, des prospectives terrifiantes, des menaces plus ou moins explicites (environnement, emploi, terrorisme,...) et de mettre en place sereinement des solutions dérisoires tout en gardant le sourire...

N'est pas Bouddha qui veut, certes... Mais toute personne ayant entrepris un travail de transformation intérieure le sait : quand on confronte un individu à l'objet de son déni, il renforce ses défenses, c'est mécanique et parfaitement normal. Un des paradoxes de notre époque, c'est que la plupart des personnes ayant une conscience écologique connaissent également les vertus de la pédagogie positive. Elles les appliquent dans leurs structures, au niveau des gouvernances, dans l'éducation de leurs enfants, mais l'oublient complètement dans leurs messages destinés aux populations. Nicolas Hulot l'a bien compris avec sa vidéo virale aux millions de vues...

Puisque nous sommes en période de vœux, je fais le vœu d'un monde :

  • où les militants de tous poils arriveraient à me faire marrer au lieu de m'affoler, pour me donner envie d'agir avec eux. A cet égard, le film Demain (avec d'autres) nous ouvre la voie d'un militantisme joyeux(7)Joyeux bordel, la boîte à outil du nouveau militantisme. Du rire aux armes : quand l’humour devient un contre-pouvoir et efficace, avec plus de 250 000 entrées en cette fin d'année ;
  • où les manifestations ne seraient pas interdites parce qu'elles ressembleraient à des spectacles vivants. A cet égard, l'interdiction de manifester lors de la COP21 a permis de faire émerger des solutions créatives et spectaculaires(8)Chaîne humaine, paires de chaussures, place de l'étoile ensoleillée,... probablement beaucoup plus motivantes que des images de foules en colère qui hurlent et font peur ;
  • où des villages à visée pédagogique de type Alternatiba se tiendraient toute l'année sur tous les sujets dans la joie et le partage ;
  • où l'on produirait exclusivement et massivement des objets recyclables et des emballages biodégradables pour arrêter d'emmerder les populations avec des règles punitives de tri sélectif (est-ce qu'on demande à un arbre de faire du tri sélectif avec ses feuilles !?) inapplicables pour le commun des mortels en l'état actuel du système (150 fois que je lui dis à mon doudou que oui, le bois ça se recycle mais que la boîte de camembert va bien aux ordures à incinérer... pffff) ; (9)Les solutions ne manquent pas ! Quelques exemples :

bref, un monde où l'on accepterait que l'être humain n'est ni impuissant ni tout puissant, mais que c'est en tenant compte de ses failles, de ses aspirations et de ses moteurs (notamment neurologiques(10)Agir pour le développement durable - La communication « consensuelle ») que l'on obtiendra le meilleur de ce qu'il peut offrir...

Ce monde-là, il existe déjà, il est rempli de raisons de sourire et d'espérer. "Il y a des millions d’individus dans le monde qui sont déjà dans le monde post-pétrole, post-effondrement : le monde d’après"(11)« Tout va s’effondrer. Alors... préparons la suite », Entretien avec Pablo Servigne . C'est un choix conscient et militant que de les regarder et les mettre en valeur, lentement mais sûrement, pour co-construire de la confiance et de l'envie...

Notes   [ + ]