Simone

Simone est posée sur les montants de la chaise, hagarde comme un vieux chiffon sale. Plus aucun de ses muscles découragés n’accepte de la porter. Sa sœur aînée, son paysan de père, et maintenant sa mère : en moins de trois mois elle vient de perdre toute sa famille. Exit l’institutrice droite comme un i aux sourcils sévères. Elle a cinq ans et demi et marche pour toujours sur le chemin sinueux qui mène de la métairie natale à la petite école à classe unique du village.

Après une scolarité sérieuse et appliquée, le certificat d’études primaires en poche à douze ans, elle fut reçue haut la main à l’école normale avec une bourse d’études, faisant la fierté du modeste ménage parental. Non contente de cette ascension sociale gagnée de haute lutte, Simone n’a eu de cesse de se construire la vie idéale d’une villageoise sortie de sa condition.

Quoi de plus prestigieux qu’un mariage avec l’employé de banque qui faisait rêver toutes les filles du bal populaire ? Qu’ils sont beaux sur la photo de la noce ! Ce grand gaillard brun en costume du dimanche et sa petite femme enrubannée regardent l’objectif du photographe avec un regard presque triomphal. En plein milieu de la place écrasée de soleil, ils posent fièrement devant la grande fontaine qui pleure des larmes de calcaire.

Pour parfaire cette image de femme accomplie, Simone a passé les vingt années suivantes à procréer : deux beaux garçons en culottes courtes, deux jolies filles à socquettes blanches. Quand son influent époux fut muté à l’autre bout du pays, quel autre choix a-t-elle eu que de remplir les valises en silence et de le suivre ? Elle a quitté le soleil provençal et laissé définitivement derrière elle ses rêves de gamine.

Tout ça pour ça.

L’inanité de sa propre vie la paralyse.

À cet instant précis, l’alternative est très simple.

Soit elle prend la mesure du chagrin qui la submerge et sombre dans la folie.

Soit elle se lève pour aller couper quelques poivrons rouges en morceaux.