Seule(s) 🙞 Chapitre 9

Je suis repartie avec son numéro dans la poche, aussi abasourdie qu’heureuse. Sur une aire de l’autoroute qui me ramenait chez moi, j’ai sautillé en riant autour d’un immense panneau sens interdit. Le monde s’était peuplé tout à coup d’une incroyable diversité de visages auxquels je souriais pour la première fois. Il est des moments comme celui-là où tout semble renaître. Une virginité du cœur, une naïveté des sens, un regard d’enfant que l’on croyait perdu, une sorte de métamorphose où tout redevient aussi intact que possible.

Tout Ă  coup, le canal Saint Martin a perdu son statut de cloaque dĂ©primant pour revĂŞtir les atours d’un lieu de promenade romantique. Les traits tirĂ©s et les regards las des voyageurs du mĂ©tro m’ont inspirĂ© une compassion universelle. Comme si la vie toute entière s’instillait soudainement dans le moindre dĂ©tail, comme si le goĂ»t, l’ouĂŻe, l’odorat, le toucher et la vue s’éveillaient tous ensemble d’un long sommeil…

Dès notre première conversation, l’expression “appel illimité” a pris tout son sens. Il n’a pas fallu bien longtemps pour que rendez-vous soit pris. Et me voilà confortablement installée sur le velours rayé du TGV. Le gémissement des freins interrompt ma rêverie, j’attrape mon petit sac jaune dans le compartiment où il dormait, et nous sautons tous deux sur le quai platiné. La silhouette est là… Mon sac s’en va finir sa sieste dans le coffre de la berline tandis que nous devisons derrière le pare-brise. Le ruban de la route se déroule devant nous comme une promesse.

Nous voici devant la porte orangĂ©e qui s’impatiente. Les graviers blancs chantent sous mes pieds, nous entrons, je pose mon sac sur le carrelage frais, relève la tĂŞte et cligne des yeux pour tenter de les acclimater Ă  la pĂ©nombre. Ils n’en auront pas le temps. DĂ©jĂ  ils se referment tandis que nos lèvres se retrouvent comme après une longue absence. Ma peau s’efface. Nos langues s’estompent. Une pulsation beaucoup plus vaste que nous prend toute la place…

Une main dans la mienne, trois pas dans le couloir, deux pantalons qui s’éclipsent. Nos corps se reconnaissent, nos seins se touchent, nos cuisses s’entremêlent, nos vulves s’unissent. Je caresse ses hanches, elle embrasse mon front. Les draps roses qui ondulent m’enlacent de toute leur douceur. Et tandis que sa tête se jette en arrière, le soleil brille soudain dans mon ventre. Je ne sais plus si je jouis de moi-même ou de sa jouissance. Deux larmes stupéfaites perlent sur mes joues. « Ne t’inquiète pas » murmure-t-elle, « la première fois ça fait toujours ça ».

Flashes.

La tendresse de mon bras de collégienne posé sur l’épaule de ma meilleure amie.

Le corps glabre et les cheveux longs de Paul.

Le fantasme insolite de Karl.

Le sourire amusé de Sarah quand je lui ai confié « Je ne comprends pas ce qui se passe avec cette fille »…

Avant Fanny, j’avais toujours eu la vague intuition de n’être jamais véritablement tombée amoureuse. Depuis elle, je sais que j’avais raison. Je ne viens pas de virer ma cuti d’hétéro, je suis juste devenue moi.

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