Seule(s) 🙞 Chapitre 8

La porte s’efface discrètement pour laisser passer le pyjama à rayures. Elle le connaît bien, inutile de grincer pour annoncer son arrivée. Il se glisse à son tour en silence entre les draps râpeux du petit lit chaud. Lentement, les yeux fermés, il pose sa main juste au bord de la timide chemise de nuit. Il caresse doucement la peau blanche, comme un enfant cajolerait son ours en peluche. C’est plus fort que lui, il a besoin de ce corps qui lui fredonne un chant irrésistible.

Pendant de longues minutes, il reste là, allongé dans l’odeur familière des cheveux bouclés, rassuré. Le mouvement à peine perceptible de la poitrine qui se soulève le berce au creux de cette nuit qui le couve. Il se recroqueville un peu, se rapproche de la douce chaleur qui l’engourdit, et fait en sorte d’épouser la moindre parcelle de cette peau qui lui appartient. Il ne distingue bientôt plus qui d’elle ou de lui respire.

Il tremble un peu tandis que ses doigts remontent lentement le long des fines cuisses. Elles ne s’ouvrent pas. Mais elles n’ont pas la force non plus de résister bien longtemps à la pression insistante de ces visiteurs impatients de trouver refuge à la naissance du monde. Ils ne sont plus qu’un, il n’est plus qu’elle. S’il le pouvait, il entrerait tout entier se lover dans l’éternité.

La chambre retient son souffle, comme pour mieux enclore ce secret au sein de la maisonnée endormie. Le voile d’organdi frissonne contre la fenêtre. Le grand papillon blanc encadré juste au dessus du cosy en bois de chêne se fige de toutes ses forces pour ne toucher ni la toile de jute ni la fine épaisseur de verre. Prisonnier aplati, il construit sa dignité en se faisant aussi métallique que l’épingle qui le transperce depuis ce jour où il a cessé de voler.

Amelia aussi garde les yeux fermés, comme une prière. Elle ne bouge pas. Elle sait ce qu’il veut et le laisse faire. Tellement de nuits, tellement de fois, il n’y a plus la moindre parcelle de surprise dans les flocons de sa pensée. Du haut de ses onze ans, elle accueille le rituel comme une vieillarde laisserait glisser les outrages du temps sur ses joues burinées.

Bien sûr qu’elle sent confusément que servir de jouet à son fragile papa n’est sans doute pas un destin tout à fait normal. Mais au fond, il a tant besoin d’elle qu’elle lui pardonne. Et puis, tant qu’il continuera à la visiter, il n’ira pas dans la chambre bleue de sa petite sœur. Au fil de ces nuits improbables, plus elle se désincarne, plus elle se fond dans une mission quasi-christique : protéger la famille toute entière d’un insupportable effondrement.

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