Seule(s) 🙞 Chapitre 7

J’ai retrouvé ma solitude et son chapelet de repas en tête-à-tête avec le tube cathodique, me repassant le film de mes relations amoureuses. La voix off de mon psy a continué de caresser mes yeux bouffis d’isolement jusqu’à ce qu’il juge opportun de me proposer un travail en groupe. J’ai donc fait la connaissance de Sarah, Rudolph, Cathy et les autres. Je n’ai pas exactement su déterminer si ça me soulageait de découvrir d’autres scénarios catastrophes ou si ça ne faisait qu’amplifier la nausée que ma propre histoire m’inspire.

La première fois que j’ai découvert cet étrange rituel, je me suis demandé si je n’avais pas été embarquée dans une secte new-age. Ce n’est tout de même pas courant de se retrouver entre adultes, avachis sur des matelas en mousse parsemés de coussins multicolores, et partageant sans pudeur nos sentiments les plus intimes. Il m’a fallu plusieurs week-ends avant de trouver ça parfaitement normal et de commencer à me confier moi-même sans avoir la sourde impression d’avoir un bonnet d’âne sur la tête.

Toujours est-il que cette nouvelle vie pas tout à fait sociale m’a changé les idées. Sarah est presque devenue mon amie, malgré son regard sévère de juriste et sa forte corpulence qui m’effrayaient un peu. En ce début d’été, nous avons pris la route pour rejoindre un petit coin de verdure propice aux hurlements thérapeutiques. La Twingo tressaillait joyeusement, comme si elle partait en vacances. J’en ai presque oublié la destination où nous étions censées « travailler » pendant deux longues journées avec tout un tas d’inconnus aussi névrosés que nous.

C’est drôle d’avoir une copine. La dernière fois que c’est arrivé je devais avoir douze ans. Ensuite j’ai basculé dans la quête hystérique du regard masculin. Être là, cheveux au vent comme Thelma et sa Louise glissant sur le macadam ardent, c’était un peu comme retrouver une adolescence que je n’avais peut-être jamais connue. Nous avons bientôt aperçu l’ancien hameau pompeusement rebaptisé « centre de développement personnel » et avons défait nos valises sur les lits jumeaux. Un parfum de colonie de vacances flottait dans la chambre commune, et nous avons chuchoté longuement dans le noir pour ne pas déranger les autres pensionnaires.

Les paupières encore gonflées de sommeil, j’ai fait connaissance avec les nouvelles têtes. Des hommes et des femmes, pour la plupart plus âgés que moi, et plus ou moins convaincus d’être en train de « prendre leur vie en main ».

ArrĂŞt sur image.

Je viens de prendre une espèce de coup de poing au plexus. Des yeux noirs, des joues mates griffées par des cheveux courts gris, une chemise à carreaux légèrement entrouverte, et une silhouette sportive que je vais chercher du regard pendant tout le reste du week-end. Je n’entends même pas les mots qui sortent de sa bouche. Sa bouche…

Il me faut pourtant bien m’arracher à cette hypnose, nous sommes venus ici dans un but bien précis. Les rêves éveillés et autres expressions corporelles finissent peu à peu par me mettre dans un état second. Je suis mûre à point pour passer à mon tour sur le fin matelas déposé au centre du groupe. La voix douce de l’assistante du psy m’enveloppe de courage. Elle pose sa main délicatement sur ma poitrine. Les sanglots profitent de cette invitation pour s’échapper enfin. Ma gorge me fait mal, de plus en plus. Mon cerveau rationnel cesse de fonctionner, l’environnement finit de se dissoudre, quand un vagissement surgit brutalement du fin fond de mes entrailles. La tête en arrière, le corps tout entier crispé comme celui d’un nourrisson affolé, arc-boutée sur mes poings, je hurle une souffrance et une rage jusqu’alors indicibles. Inacceptable solitude.

Après de longues minutes, je retombe.

Épuisée. Vidée. Sereine.

Franchement, Ă  qui vais-je pouvoir raconter un truc pareil ?

Le repas collectif et le joyeux brouhaha des couverts me ramènent à une certaine forme de présence. Je ne sais pas exactement si ce que je viens de ressentir est une étape fondamentale de mon travail thérapeutique ou la plus grosse supercherie qu’il m’ait été donné de vivre. Tandis que je pousse les petits pois du bout de ma fourchette pour tenter de me raccrocher à ces billes de réel, je croise à nouveau les yeux noirs. Ils semblent chercher les miens cette fois. Est-ce ce contexte particulier ? L’expérience troublante du matin ? Je frémis. Nos regards s’entrelacent.

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