Seule(s) 🙞 Chapitre 6

Angèle est seule dans la maison de briques rouges. Elle en connaît les moindres recoins, à force d’y traquer la poussière et de frotter le carrelage moucheté. Comme chaque jour, elle a noué ses longs cheveux en chignon serré, enfilé la blouse anthracite autour de ses larges hanches de polonaise, et ajouté quelques gaillettes(1)Galets de charbon en patois chtimi dans le poêle en fonte afin d’y déposer la sempiternelle cafetière.

À douze ans, elle travaillait déjà comme lampiste à la mine. Inlassablement, de matins blafards en soirées humides, elle a distribué les lampes aux mains crasseuses qui défilaient devant elle. Alors elle s’est estimée chanceuse lorsqu’un « gars des bureaux » s’est mis en tête de l’épouser. Elle a accepté sa nouvelle mission sans sourciller : tenir sa maison propre et préparer la soupe à ce brave homme pour les soixante prochaines années.

La wassingue(2)Serpillière en patois chtimi dégouline en silence. Angèle n’a plus rien d’autre à faire que d’attendre. Elle se glisse doucement dans la chambre à coucher, s’assoit sur le couvre-lit à franges orange. Le tiroir de la table de nuit grince légèrement sous le poids de la plaque de marbre rose. Elle en sort la lettre jaunie qui exhale encore un léger parfum fleuri, la défroisse, et la relit, peut-être pour la centième fois.

Chère Angèle,

comme tu vois, il faut que je sois dans un lit pour que tu reçoives des nouvelles de ta sœur. Je commence ma quatrième semaine d’hôpital et les nouvelles d’après le docteur sont très bonnes. J’ai fait une analyse d’urine et une radiographie, et d’après les résultats je sortirai peut-être d’ici quelques jours. Au début j’ai bien eu le cafard et j’ai bien pleuré, maintenant je m’y fais un peu. Je ne sais pas au juste ce que j’ai mais je suis dans le pavillon des femmes qui font des pneumos. Je suis traitée par piqûres (deux par jour) de streptomycine et par fortifiant car lorsque je suis arrivée je faisais une faiblesse générale, donc il me faut beaucoup de repos. Mon appétit revient comme il faut, je me force à manger tout ce que l’on m’apporte. Les visites sont comme pour maman, jeudi et dimanche. J’ai du monde autour de moi et tu les connais, toujours à blaguer. J’espère mettre au monde un beau bébé bien joufflu. Pour la layette, tu remercieras la sœur de François pour moi, tu me diras si je dois quelque chose. Merci à vous deux pour la jolie boite de biscuits que j’ai reçue lundi matin, elle était intacte. Je te quitte car j’ai déjà passé l’heure de la piqûre d’une demi-heure. Et surtout ne fais pas attention à l’écriture car je t’écris de mon lit, je dois y rester le plus possible.
Bon baisers à vous deux. À bientôt de te lire ou de te voir.
Marie

P.-S. : aussitôt débarrassée je dois me payer un gros manteau car avec cette maladie je ne dois pas avoir froid. Peux-tu me renseigner sur les prix ? Jusqu’en décembre je mettrai de l’argent de côté. Tu sais, le modèle qu’on a vu ensemble dans la rue Neuve ? Marron ou bleu, pas trop foncé ni trop clair. Merci à l’avance.

Indispensable dérisoire.

Le manteau bleu n’a pas suffi, Marie est morte un mois après l’accouchement. Son bébé, Marie-Anne, n’était pas joufflu. Elle l’a suivie peu de temps après dans la sépulture familiale. L’antibiotique censé sauver la mère avait tué la fille.

Deux ans après, Angèle a accouché de Marie.

Aujourd’hui, Marie est enceinte d’une fille.

Une larme presque sèche s’agrippe silencieusement à la pommette. Elle l’efface bien vite du revers de la main, la porte d’entrée vient de s’ouvrir.

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Notes   [ + ]

1. Galets de charbon en patois chtimi
2. Serpillière en patois chtimi