Seule(s) 🙞 Chapitre 5

« Ça serait mieux si tu portais des jupes. ». La phrase de trop. J’ai renvoyé la fougue de Karl dans sa péniche il y a un mois. Définitivement. Le bilan sanguin fut mitigé : je n’ai pas chopé son hépatite, mais je suis enceinte. C’est à croire que je m’évertue à trouver des sujets de conversation pour mon psy. Il n’est pas question que je donne un père pareil à cet enfant. Alors me voilà à nouveau assise dans cette salle d’attente rosâtre que je connais déjà. Seule cette fois.

Une infirmière rougeaude et peu avenante m’a fait avaler le médicament. Maintenant elle égrène avec lassitude les règles du jeu : rentrer chez moi, attendre, prendre le premier comprimé, attendre, prendre le second comprimé, attendre. Et bien vérifier que le téléphone est branché, des fois que ça tourne mal. J’empoche la plaquette métallisée qui prend un malin plaisir à me piquer la cuisse au passage. Cette fois j’ai le choix, et je vais le vivre pleinement, comme pour me réapproprier ce corps déjà forcé.

Violette est assise devant la porte, son rat blanc posé sur l’épaule. Quand elle a su, elle a sauté dans un train pour venir me soutenir. Sa présence me rassure, mais ne dissipe pas le malaise qui s’est toujours immiscé entre elle et moi depuis l’enfance dès qu’il est question d’intimité. Les moustaches du rongeur me font un clin d’œil, l’air de dire : « T’inquiète, elle ne sait pas dire qu’elle t’aime mais nous sommes là ! ». Une fois dans la cuisine, je lui cale un petit morceau de gruyère entre les pattes, histoire de le remercier d’avoir fait tout ce chemin pour moi.

Violette jette un coup d’œil aussi circulaire qu’atterré sur les murs gris de ce studio sans âme. Un chapelet d’hypothétiques améliorations s’échappe en bulles nuageuses au-dessus de sa tête. Passer un rouleau chocolat sur le mur du fond, remplacer le carton qui s’affaisse sous la télévision premier prix, terminer au pinceau fin la frise incomplète du plafond… Je ne sais pas prendre soin de moi, alors elle le fera. Une autre fois. Nous ne sommes pas là pour lancer un atelier déco. Je sors deux Orangina rouges, et nous les sirotons en grignotant des bretzels. Nous parlons de tout sauf de ça.

Je suis prête. Nous échangeons un regard entendu et j’avale le premier comprimé. Je n’ai aucune idée de ce qui m’attend. Alors j’écoute. Très vite, les molécules de prostaglandine batifolent dans mon organisme. La douleur rampe d’abord discrètement sous la dentelle de mon utérus. Confortablement installée, elle se met à respirer de plus en plus fort. La sournoise prend ses aises et colonise peu à peu le tractus digestif. Je ne suis bientôt plus qu’un spasme géant. Je cours m’enfermer dans la salle de bain, pour préserver ma sœur de cette danse macabre. Mon corps expulse à peu près tout ce qu’il lui est possible de laisser sortir.

La douleur m’aveugle mais je veux savoir à quoi tu ressembles. Je m’assieds sur l’émail glacé. Je t’attends. Le sang dessine des arabesques sur le bord de la baignoire. Ma vulve pousse un cri poisseux. Tu glisses bêtement jusqu’à l’arrondi blafard. Petite fleur rougeâtre, minuscule dans cet écrin ivoire. Je t’attrape délicatement entre deux doigts, te dépose sur la paume de ma main. Ce toi qui n’existera pas, voilà donc ton visage. Fragile. Dérisoire et vivant à la fois. Tu me regardes. Une éternité. Puis tu me pardonnes en souriant doucement. Je te dépose dans un petit flacon de verre, comme un cercueil à ta modeste taille. Soudain je t’imagine moisir dans ce caveau improvisé. Impossible. Je ne peux pas te garder, ce serait mourir avec toi. Je ferme les yeux. Tu fais tout ton possible pour que ton plouf d’adieu soit discret. Je tire la chasse.

Le deuxième comprimé a forcément été inventé pour punir la femme sacrilège. Physiologiquement, il ne sert à rien d’autre qu’à prolonger inutilement une douleur intolérable. Peut-être aussi à oublier pourquoi l’on pleure ? Je suis couchée en chien de fusil, reprenant mon souffle entre chaque salve. Contractions stériles. J’enfante une vacuité. La couette compatissante me prend doucement dans ses bras duveteux. Les vagues écarlates s’espacent insensiblement.

Violette dépose deux sachets de Rooibos dans les mugs blancs. La bouilloire crache un sifflement sinistre.

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