Seule(s) 🙞 Chapitre 4

La psyché n’en revient pas du reflet qu’elle renvoie ! Le manteau à carreaux râpé a beau s’étirer de toutes ses forces, il ne parvient pas à cacher la baudruche naissante. Finie la silhouette svelte et sportive, Marie a sauté dans le grand bain avec sa bouée habitée. Elle sait déjà pertinemment que le géniteur n’a ni le désir d’un enfant, ni celui de faire sa vie avec elle. Mais sur le chiffonnier écaillé, la Vierge en plastique jauni remplie d’eau de Lourdes lui rappelle en fronçant les sourcils qu’il n’y a pas d’autre solution. Carlo a bien pensé l’envoyer quelques jours en Hollande, mais il n’a pas insisté. Il a froissé sa lettre de rupture et s’est raconté l’histoire du gars qui assume.

Ce n’est pas faute d’avoir été prévenue que ces choses-là arrivent avec les hommes. Et même pire. Il y a deux ans, en sortant du lycée, elle a eu la surprise de trouver son père en bas du grand escalier couleur brique. Il a remonté la rue au pas de course en serrant sa main très fort dans la sienne, sans rien dire. À l’approche du jardinet familial, Marie a aperçu un attroupement visqueux. Tout le coron semblait s’être donné rendez-vous dans la boue du terrain vague. Elle a interrogé son père du regard, mais celui-ci a tiré encore plus fort sur son bras, comme pour la mettre à l’abri.

Cet après-midi-là, on avait retrouvé le corps mutilé de Brigitte sous un tas de vieux pneus gluants. Juste derrière les garages en face de la maison. Un coup de tonnerre dans la cité minière sans histoire. Elle la connaissait Brigitte, comme la plupart des filles de son âge dans le quartier. Comme elle, elle avait tressailli au son des notes du camion de glaces les jours d’été. Comme elle, elle avait longé les trottoirs défoncés en saluant timidement les bustes burinés accoudés aux portes en bois à demi ouvertes. Comme elle, elle avait cueilli des groseilles à maquereau dans les jardins ouvriers et sucé des caramels Lutti un peu rances.

La dernière fois qu’on l’a vue vivante, c’était au coin de la rue, la tête penchée vers un mystérieux col roulé en lycra. Après on ne sait plus. Comme chaque soir, la jeune fille a dû emprunter la voyette(1)Ruelle en patois chtimiluisante. Comme chaque soir, elle a dû traverser le petit bois humide. Pourtant, sa grand-mère l’a attendue en vain cette nuit-là. Le lendemain, son petit frère est allé jouer avec ses copains dans le grand champ. Il a reconnu le petit chemisier écossais. Hébété.

Ç’aurait pu être elle. Mais non, Marie était bien en vie. À compter de ce moment, la protection bienveillante de ses parents s’est muée en pistage anxieux. La ville est devenue le repaire de journalistes de tous poils en quête de témoignages obscènes. Impossible de profiter du jardin sans que la palissade devenue hirsute pose des questions. Derrière les rideaux tirés, chacun des voisins s’est transformé en récidiviste potentiel. Et de manière plus générale, toute présence masculine est devenue indésirable.

Pourtant Marie a continué à rêver comme avant. À dix-huit ans, on est immortel. C’est à peine si elle a senti les mailles de son cocon se resserrer. Tout ce qui lui importait, c’était de réussir ses études. De sortir de sa condition. Son père l’accompagnait à chacun de ses examens, comme un rituel. Et chaque réussite était comme une revanche offerte à sa mère.

« Ben, ben, ben, em’fil’, j’croyau pas qu’tĂ© dĂ©chindros si bas… »(2)« Ben ben ben ma fille, je ne croyais pas que tu descendrais si bas ». C’est tout ce que cette mère a rĂ©ussi Ă  lui dire, les poings vissĂ©s sur les hanches, lorsqu’elle a dĂ©couvert l’existence du polichinelle. Elle pensait pourtant que ce sordide fait divers lui avait fourni l’excuse idĂ©ale pour dissuader sa fille de toute envie de batifoler. Face Ă  cet Ă©chec cuisant, seul le mariage la sauverait dĂ©sormais du qu’en-dira-t-on. Elle avait rĂŞvĂ© mieux pour sa fille.

Marie scrute le miroir, les bras ballants.

Elle a vingt ans aujourd’hui.

C’est sa propre mort qu’elle contemple.

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Notes   [ + ]

1. Ruelle en patois chtimi
2. « Ben ben ben ma fille, je ne croyais pas que tu descendrais si bas »