Seule(s) 🙞 Chapitre 3

J’ai troqué mon avenir tout tracé de femme mariée dans son vaste appartement lumineux meublé chez Habitat contre un point d’interrogation niché dans un minuscule studio du boulevard Ménilmontant. Assise à la terrasse du Bar du Soleil, j’ausculte les rythmes de la ville en sirotant un expresso : le pas ample d’un grand noir souriant en djellaba, les « plocs plocs » pressés d’une chinoise affairée, les semelles de crêpe discrètes d’un vieil homme sous sa kippa, le « tic-tac » chaloupé d’une étudiante américaine… Le monde entier est à mes pieds.

J’ai rendez-vous avec Karl. On s’est déjà croisé au cours d’une soirée arrosée. Ce grand gaillard expansif aux yeux noisette savait pertinemment que j’étais mariée. Un détail qui ne l’a pas empêché de me souffler discrètement un « J’ai très envie de toi » gourmand. J’ai un peu eu l’impression d’être une lapine prise dans les phares d’un poids lourd. Un piètre « Désolée, je suis fidèle » et un digicode fébrile plus tard, j’étais hors de portée. Il ne lui aura pas fallu longtemps pour entendre parler de mon célibat. Dans son petit répertoire en cuir savamment mis à jour, il a rayé « Mariée. À suivre. » pour noter « Disponible. Se procurer son numéro ».

Nico a gentiment joué les entremetteurs, allant jusqu’à proposer de tenir la chandelle en ce début de soirée appétissant. Un peu par amitié, un peu par jalousie peut-être aussi. Les voici donc assis à ma table, souriants comme deux vieux complices sur le point de conclure une bonne affaire. Tout le monde sait que nous ne sommes pas là pour apprécier les spécialités gastronomiques locales, mais on fait comme si. Karl me dévore des yeux, tandis que Nico détaille soigneusement son rumsteck. Les verres tintent, j’avale mes derniers scrupules avec une gorgée de blanc sec.

Un « On monte ? » enjoué suffit à nous catapulter tous les trois sur le matelas qui me tient lieu de canapé. Les capsules des canettes cèdent sous l’ardeur de la pression. Les mains de Karl ne s’embarrassent plus de politesse et font connaissance avec mes cuisses. Nico rougit, bafouille. Il cherche désespérément une raison valable de s’en aller, mais je ne lui suis d’aucune aide. Je l’invite presque par ma passivité à se joindre à nous. Il hésite encore, se tortille, jette un dernier regard indécis puis se lève brusquement. Il n’a pas le temps d’atteindre la porte. Les lèvres impatientes de Karl font déjà gémir les miennes.

Pendant dix ans, Paul et moi avons eu la sexualité monotone de deux adolescents attardés, l’imagination coincée dans le triangle magique du hochet tétons-pubis. Ce soir, Karl caresse doucement ma tête, lèche délicatement mes oreilles, respire lentement dans mon cou, glisse avec paresse le long de mes seins, s’attarde à l’entour du nombril, épouse la courbe de mes hanches, chatouille le creux de mes fesses, accompagne le tremblement attentif de mes jambes, réveille chacun de mes orteils en les posant sur sa langue comme des hosties. En suivant minutieusement les points à relier, il dessine peu à peu ce corps qui devient son œuvre d’art.

« J’ai toujours rêvé d’être une femme. Juste quelques jours. Pour savoir ce que ça fait d’être pénétrée… » chuchote-t-il, le regard planté dans mes yeux grands ouverts, tandis qu’il s’applique à faire monter lentement la vague dans mon ventre. J’apprends soudain, depuis le fin fond de ma chair, que mon clitoris, jusque-là simple bouton sensible, possède le pouvoir de faire frémir mon vagin tout entier. Haletante, je m’agrippe aux épaules musclées. J’en veux encore. Mais Karl est un perfectionniste de l’amour. « Doucement. Nous avons tout le temps. Il faut savoir faire des pauses ».

Clope. Martini. DĂ©sir.

Massage. Tempo. Orgasme.

J’existe.

<< Chapitre 2 – Chapitre 4 >>