Seule(s) 🙞 Chapitre 2

C’est la première fois que Marie va véritablement s’éloigner de son coron natal. À dix-huit ans, elle a passé le plus clair de son temps libre à nager le long des flotteurs en mousse de la piscine découverte Art-déco. Elle la connaît par cœur, jusqu’au moindre losange de carrelage bleu turquoise. Elle aime même l’odeur âcre de Javel des vestiaires. C’est son refuge. Ses longues brasses ne provoquent aucune vague dans le bassin. À l’image de sa vie toute entière : fille unique et posée, élève modèle et discrète, comme si elle n’avait eu de cesse de passer inaperçue, aussi légère et transparente que son amie liquide.

Alors quand elle a rencontré Carlo, son regard noir, sa moustache à l’italienne, son accent provençal, elle a tout de suite rêvé d’aventure. Car elle rêve Marie. Elle fredonne Le Secret de l’Amour de Julien Clerc en attendant le prince charmant. Le bel hidalgo a joué sur du velours pour la séduire. Il semble représenter tout ce qu’elle n’est pas : confiant, hâbleur, il prend volontiers la parole en public pour asséner des vérités inébranlables. Toujours tiré à quatre épingles, dans un costume de laine châtaigne un peu désuet qu’il brandit comme une insulte à l’uniformité de ses camarades. Tout le monde a les cheveux longs ? Il les aura courts !

Ils ont traversé la France à bord de la Simca. Pour elle, c’est le plus beau des carrosses. Elle frétille sur le siège passager, ouvre grand les yeux pour aspirer les paysages. Bientôt, l’imposante roche de la Sainte Baume vient définitivement reléguer le terril de la fosse N°5 au rang de vague tas de poussière. Et puis juste derrière le dernier virage de chênes verts, le minuscule village somnole, suspendu à la colline rousse. L’odeur douceâtre des platanes centenaires pénètre les narines vierges. Maisons biscornues, ruelles étroites, lavandes radieuses, inlassables cigales, grelots scintillants des fontaines, tout y est : Marie est au bout du monde !

Elle n’a guère le temps de s’attarder sur le sourire pincé de la mère ni sur la prestance un peu forcée du père. Ses jambes diaphanes épousent déjà la lourde table en chêne massif qui s’enfonce dans le rouge mat des tomettes. Des petits chiens en bakélite supportent avec application les couteaux argentés. La soupière en faïence de Moustier trône fièrement au milieu des ronds de serviettes en olivier. Au bout de la nappe, une robe noire en coton amidonné soutient dignement la tête de la grand-mère. Elle n’est pas bavarde la vieille, mais son œil musarde. Postures, conversations, quantités avalées : tout est passé au crible. Marie se dit qu’ils ont mis les petits plats dans les grands pour fêter son arrivée. Elle comprendra plus tard que c’est le simple quotidien pour cette famille méridionale.

Tout ce petit monde parle fort, cherchant farouchement à couvrir la parole du voisin. Seule Amelia, la sœur cadette de Carlo, lance un regard mi amusé mi compréhensif en direction de Marie : « Bienvenue dans la famille ! ». Soudain, la doyenne tape violemment du poing sur la table. Le Côte de Provence effaré se faufile en silence dans la trame de la serviette blanche. « Vaffanculo ! » braille la vieille femme, les yeux hagards. Toute la famille est médusée. Les regards d’incompréhension permettent à Marie de deviner immédiatement que l’aïeule n’est manifestement pas coutumière du fait. De longues secondes incrédules s’écoulent, le buste flétri bascule lourdement en avant, et la tête flasque vient s’engluer dans l’assiette de ragoût d’agneau. L’horloge à pendule sonne le quart d’heure.

La blouse ankylosée tranche maintenant curieusement avec le couvre-lit en boutis rose. La mère a perdu son allure d’institutrice. Elle est affaissée sur une chaise en paille, les yeux dans le vague. N’y tenant plus, Carlo attrape la main de Marie. Ils faussent compagnie à la famille endeuillée. Ça fait déjà plusieurs heures que Marie le suit partout sans prononcer un seul mot. Elle rêvait d’aventure, la voilà servie, et totalement incapable de donner du sens à cette avalanche de sensations inédites. Il l’entraîne derrière un muret en pierres sèches, silencieux lui aussi. La robe d’été en nylon multicolore se froisse légèrement, s’écarte, et se laisse pénétrer comme pour conjurer l’inconcevable.

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