Seule(s) 🙞 Chapitre 13

Quand je pense que j’imaginais que ça ne durerait que six mois ! Et Ă  la fois, si l’on m’avait annoncĂ© que ma psychothĂ©rapie durerait quatre ans, je ne l’aurais jamais commencĂ©e
 J’aurais cherchĂ© des solutions plus expĂ©ditives pour mettre un terme Ă  ce vide existentiel qui me harcelait depuis des annĂ©es. Parler, hurler, pleurer, frapper,
 il m’a semblĂ© que ça ne s’arrĂȘterait jamais. J'ai vomi ma souffrance mais peut-ĂȘtre aussi toutes celles de ma famille, comme si j’avais pour mission d'exprimer tout ce que les autres n'avaient jamais dit. Un pas devant l‘autre, j’ai explorĂ© les corridors sombres de mon histoire jusqu’à conjurer enfin la malĂ©diction Ă©pigĂ©nĂ©tique !

Ma vie n’aura donc Ă©tĂ© qu’une interminable attente. J’attendais qu’on me regarde, qu’on m’aime, qu’on me soutienne. J’attendais le futur en espĂ©rant qu’il serait meilleur qu'un prĂ©sent inodore. J’occupais le temps et l’espace en attendant. Quand je n’avais plus d’énergie, je gisais par terre, sans force, pas mĂȘme celle de pleurer, et j’attendais toujours, que quelqu’un s’en aperçoive et vienne m’aider Ă  me relever, cet ĂȘtre extĂ©rieur Ă  moi qui viendrait me nourrir et stimuler mes dĂ©sirs et ma joie de vivre. Je patientais, plantĂ©e lĂ  comme une petite fille qui attend sa maman dans les rayons d’un supermarchĂ©, ne sachant pas si elle doit pleurer ou espĂ©rer encore.

Les cartons sont maintenant gaiement entassĂ©s dans le fourgon de location plein Ă  craquer. Le ficus, ravi de ce dĂ©part inopinĂ©, Ă©tale ses feuilles contre la vitre. Violette est installĂ©e cĂŽtĂ© passager, son rat bien calĂ© entre les deux cuisses. Le soleil rasant du crĂ©puscule embrase les panneaux signalĂ©tiques du pĂ©riphĂ©rique. Je sors enfin du ventre parisien qui m’a vue grandir tandis que la radio s’époumone : On vous souhaite tout le bonheur du monde !

Au moment oĂč nous arrivons aux abords de la maison qui m’attend, le brouillard est tombĂ© sur les champs. Au dĂ©tour d’un virage, Violette aperçoit un panneau “Attention animaux domestiques” sur le bas cĂŽtĂ©. Nous Ă©clatons de rire devant cette vache aussi embrumĂ©e qu’improbable pour la citadine que j’ai toujours Ă©té  DĂ©cidĂ©ment, on est prĂȘt Ă  tout par amour ! Y compris Ă  quitter la plus belle ville du monde pour aller s’installer Ă  la cambrousse un soir de NoĂ«l


À peine ai-je coupĂ© le moteur que la porte s’ouvre en grand. Le sourire de Fanny illumine l’embrasure et nous voilĂ  bien vite installĂ©es devant les bulles de champagne et la cheminĂ©e. Les Ɠufs de lompe crĂ©pitent sous les langues tandis que nous jacassons comme trois fillettes excitĂ©es par la perspective d’ouvrir les cadeaux. Violette n’a mĂȘme pas tiquĂ© le jour oĂč je lui ai annoncĂ© que j’étais en couple avec une femme. « Ah enfin, tu te dĂ©cides Ă  ouvrir les yeux ! » m’avait-elle lancĂ©, goguenarde. Depuis tout ce temps qu’elle s’inquiĂ©tait pour moi, c’est peut-ĂȘtre la plus belle soirĂ©e de sa vie Ă  elle aussi


Elle est repartie le lendemain matin, aprĂšs avoir pris soin de ranger tous les cartons dans le garage. Pour une fois, elle m’a mĂȘme serrĂ©e dans ses bras en me soufflant « Sois heureuse maintenant ! ». La porte s’est refermĂ©e sur mon nouveau nid. Je me suis retournĂ©e pour embrasser la grande piĂšce du regard, les verres vides, les braises presque Ă©teintes, les cadavres de crevettes. Et j’ai croisĂ© le regard de Fanny. Tendre mais triste. Je n’ai pas compris tout de suite. Je me suis approchĂ©e d’elle pour la rĂ©chauffer, me suis assise Ă  ses cĂŽtĂ©s. Elle a eu un petit mouvement de recul.

– Il faut que je te dise quelque chose Anna


– Oui
?

– Je suis dĂ©solĂ©e
 Je t’aime
 mais je ne suis pas amoureuse de toi.

– 


Trou noir.
Sidération.
Seule.

 

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