Seule(s) 🙞 Chapitre 12

Marie marche en canard depuis plusieurs semaines, empotée par une espèce d’alien qui squatte son ventre déformé. Rien dans son parcours ne l’a préparée à un tel bouleversement. Avant “ça”, c’est à peine si elle savait comment on fait les bébés. Et pour ne rien arranger, voilà trois jours entiers qu’elle se collette avec la monadologie leibnizienne sans rien y comprendre. Non, décidément, le principe d’unité lui échappe totalement.

Pendant ce temps, la créature en question commence à se sentir à l’étroit à l’intérieur d’elle-même. On n’a pas idée de ce que cela fait d’atteindre les limites molles d’un univers autrefois infiniment aqueux. Une imperceptible ondulation repousse doucement du pied l’infrangible doudou placentaire. Un irrépressible bercement va et vient le long de la minuscule colonne vertébrale. C’est le monde entier qui danse doucement, contaminant peu à peu la mousseline rougeâtre environnante jusqu’à ce qu’un invisible chef d’orchestre imprime le tout premier fortissimo…

La petite valise est prête : une chemise de nuit, de la layette, un petit bonnet blanc et la brosse à dent forment le parfait nécessaire de la parturiente. Carlo attrape le bagage d’une main, et sa femme de l’autre pour les poser sur le siège arrière de la voiture. La maternité n’est pas bien loin, mais dans ce contexte inédit, le trajet semble interminable aux deux jeunes gens inquiets.

Au bout du long couloir crayeux, la pudeur de Marie va bien vite décamper pour ne pas assister à l’humiliation des étriers en acier. Pendant plus de douze heures, elle devient le jouet d’un corps qui ne lui appartient définitivement plus et semble pris de hoquets nauséeux. À bout de forces, elle finit par se laisser aspirer sans réagir dans les limbes d’un masque qui souffle de l’éther.

Le petit corps a perdu sa partenaire de valse. Le flux censé l’accompagner se mue peu à peu en une infructueuse agitation puis en sursauts désespérés. Par quel curieux renversement un monde jusqu’ici chaud et vivant est-il en train de se noyer ? La pulsation s’étiole, prête à retourner là d’où elle est mystérieusement venue, acceptant sans obstination qu’il n’y ait pas de place pour elle à cet endroit et à ce moment-là.

Sous les néons blafards, les blouses s’affairent. Maintenant qu’on a privé la mère et l’enfant de toutes leurs facultés, on se sent utile ! On fouaille le ventre inerte sans ménagement. On y fourre la ventouse en caoutchouc qui vient bientôt se cramponner au petit crâne fragile. Et l’on se donne bonne conscience et entourant l’amputation artificielle de maintes précautions médicales.

Froid Ă©blouissant.

Claque bleue.

Cri asphyxié.

Quelque chose d’irrémédiable s’est produit. Le monde est désormais glacé, pesant, sucré, sombre, bruyant, multicolore, vide, imprévisible. L’odeur familière est parfois présente, souvent absente. Attente fébrile, succion avide, repos. La pensée n’existe pas. Tout est organique, inconfort, plénitude. Anna ne sait pas encore qu’elle est Anna. C’est à peine si elle commence à reconnaître ce son un peu plus fréquent que les autres parmi le brouhaha insensé qui lui traverse les tympans. La layette neuve est comme un papier de verre sur la finesse de sa peau jusqu’alors immergée. Sous la fragile fontanelle, une miraculeuse activité enregistre les vagues sensorielles et apprend.

Elle apprend la faim, torsion désagréable, bientôt insupportable, qui remonte le long de la trachée en un long vagissement inutile. On mange à heure fixe dans ce nouvel univers. L’horloge seule décide du temps qui délivre. Elle apprend le derme criant le manque : qu’on me touche, qu’on me caresse, qu’on m’effleure, qu’on me cajole ! Qu’on m’indique où se trouvent les limites de l’angoisse. Elle apprend la résignation et le refuge inépuisable du sommeil.

Tout au fond de Marie, il y a pourtant bien une espèce de délicate intuition qui lui fait tendre les bras vers elle, parfois pendant plus d’une heure, mais elle n’a pas la force d’aller contre l’injonction catégorique de Carlo : « Laisse, ça lui fera les poumons. ».

 

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