Seule(s) 🙞 Chapitre 11

Je n’ai jamais compris comment un psy peut se rendre à ce point indispensable à ses patients, puis disparaître sans laisser d’adresse pendant les deux mois de vacances ! L’année dernière, je lui en ai beaucoup voulu de m’abandonner. J’avais l’impression d’avoir perdu mon déambulateur. « Objet anaclitique » ils appellent ça. Autant dire, la seule personne sur laquelle on a l’impression de pouvoir compter et sans laquelle le monde entier s’écroule. Je dois concéder que cette année, c’est Fanny qui est devenu le centre de mon univers estival. Mais je suis assise dans la salle d’attente comme une enfant qui trépigne de raconter ses aventures de princesse aux petits pois.

Avec Eric, c’est la première fois que j’ai véritablement fait confiance à un homme, je crois. Il ne m’avait jamais traversé l’esprit qu’une personne du sexe opposé puisse être autre chose qu’un regard exigeant et triste. Ça ne s’est pas fait en un jour ! Il m’en aura fallu des séances en tête à tête avant de lâcher prise et de comprendre que cet homme charpenté ne me ferait aucun mal. Quand on ignore ce que le mot « bienveillance » veut dire, on est incapable de se le représenter. Au fil du temps, il me semble même que j’ai bêtement fait le « transfert » attendu dans ce genre de situation. Avec son col ouvert sur un médaillon étrange, il me rappelait un peu le mystérieux Rahan de mes jeunes années.

Comme des centaines de fois depuis le début de cette thérapie, je regarde la fillette souriante, morveuse et ébouriffée en face de moi. Je ne sais quasiment rien de la vie de cet homme, hormis qu’il est parti un jour à l’autre bout du monde photographier des bouilles. Ces images posées au mur sont le reflet de toute sa douceur, et de sa capacité à donner la main à l’enfant qui l’attendait en moi. Je feuillette aussi pour la dernière fois ce petit livre fustigeant la fessée qu’il a pris soin de déposer sur la table basse laquée de blanc. Il m‘aura également fallu le lire de nombreuses fois avant de sentir au plus profond de mon être que j’avais pu faire l’objet de maltraitance ordinaire…

La porte s’entrebâille, le patient précédent file sans lever les yeux. Surtout pas. C’est toujours délicat de croiser ce morceau de réalité dans le couloir. Dans l’intimité du cabinet d’Eric on peut tout dire, à l’extérieur on remet sa parka de personne « normale » et l’on a honte d’être aussi vulnérable. Et puis avouons-le, il y a une certaine forme de jalousie à se dire qu’il donne autant d’attention aux autres qu’à soi. La petite pièce chaleureuse ressemble à une espèce de cabane magique enfantine dans laquelle il est parfaitement incongru de croiser des inconnus, adultes de surcroît.

Il est le seul à me connaître véritablement. Le seul qui ait vu ce que personne d’autre avant lui n’avait vu, pas même moi. Ma fragilité, ce terrible manque de confiance en moi, ce nourrisson aphone qui a cessé de pleurer faute d’être entendu, et qui a construit toute sa vie autour de ce vide intérieur. Je suis une passoire enfermée dans un bunker dont il a trouvé l’entrée à force de patience. Même dans les pires moments d’anxiété, ou lorsque mon corps se dérobait, j’ai trouvé la force de me rendre chaque semaine auprès de lui, dans cette antre de bonté où plus rien d’autre n’existe que ma solitude enfin reconnue.

Et c’est encore dans ses yeux, qui ont accueilli le pire, que je viens déposer le meilleur comme cadeau d’adieu. Au fond, comment le remercier de meilleure manière si ce n’est en lui montrant qu’à la fin de toutes ces heures de persévérance, je suis heureuse, enfin ? Et me voilà à babiller pour lui parler de ma vie, celle d’aujourd’hui cette fois, un peu comme on raconte sa journée d’école. La silhouette, le soleil dans mon ventre, les couleurs du monde. Et puis le licenciement négocié avec mon employeur, et ce déménagement qui s’annonce.

Il y a quelque chose de complètement dingue dans cette relation qui n’en est pas une. Là où il s’est montré quasiment indéfectible, je m’en viens lui annoncer de but en blanc que je le délaisse pour toujours. Ingratitude de l’enfant devenu adulte qui s’envole. Pour la première fois depuis toutes ces années, il se départit de sa neutralité, se lève, et me serre dans ses bras pour me dire au-revoir et me souhaiter bonne chance. Et comme pour me libérer définitivement, il refuse gentiment l’argent que je lui tends : « Cette séance, je te l’offre ». « Tu fais un métier merveilleux » lui dis-je, les yeux embués de gratitude.

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