Seule(s) 🙞 Chapitre 1

C’est la dernière fois que je le vois. Ce n’est ni une intuition, ni une hypothèse. Je le sais. Il marche d’un pas rapide, le buste en avant, les poings serrés dans les poches d’un Levis impeccable. Son regard frotte le bitume. Il s’engouffre dans la rue de Lutèce et sera bientôt avalé par la bouche de métro Guymer. Il ne s’est pas retourné une seule fois depuis qu’il m’a plantée devant l’immense grille dorée à l’or fin du palais de justice. Pour quoi faire ? Lancer un regard plein de regrets ? Ce n’est pas ce film-là qui se joue. C’est la vraie vie, sèche, sans fioritures ni musique d’ambiance.

Il y a une demi-heure à peine, nous étions encore assis côte à côte face à une petite juge boulotte et amène. Récitation administrative, signatures, le tour était joué. De toute façon, tout était réglé depuis des mois, simple formalité. Elle a levé les yeux, nous a scrutés par-dessus ses lunettes rondes en acier : « C’est bien la première fois de ma carrière que je vois des divorcés s’entendre aussi bien ! ». Nous lui avons souri tous les deux, comme de jeunes écoliers presque fiers de cette originalité. Lui comme moi avons toujours aimé sortir du lot. C’est peut-être même ce qui nous a réunis, une espèce de propension chronique à se faire remarquer.

Me voilà donc vissée sur le trottoir. Seule. Je vacille, comme un infirme auquel on aurait arraché sa béquille. Le pastel du soleil me lèche les joues, une petite brise espiègle fait friser les arbres du boulevard. Je viens de fêter mon anniversaire. Toutes les conditions sont réunies pour que je ressemble à une de ces nanas libérées tout droit sortie d’une planche de BD de Femme Actuelle. Des traits fins, le cil frétillant, un sac à main fashion, et un joli petit nez retroussé plongé dans un jus kiwi-citrouille. La vérité c’est que je me sens minuscule et moche. Une vraie Bridget Jones parisienne.

Il va me falloir apprendre Ă  marcher sans appui.

De quoi se plaint-elle la trentenaire émancipée ? Ce divorce, c’est moi qui l’ai voulu. Trois ans de travaux d’assainissement dans les méandres glauques de ma psyché : de sanglots désespérés en prises de conscience exaltées, pelotonnée dans le regard inlassablement bienveillant de mon psy, j’ai détricoté les mailles du faux-self qui m’enserrait. « C’est bizarre Anna, vous ne vous regardez jamais dans les yeux » m’avait lancé un jour une copine du temps où nous étions encore de jeunes taupes creusant dans les couloirs sombres de la classe prépa. C’est exactement ça. Je m’étais entichée d’un garçon qui ne me regardait pas. Et pendant dix ans, je suis restée rivée à cette absence.

Dix ans clôturés par une poignée de mains à la juge et deux bises sur les joues. Pas de hauts cris, à peine quelques dettes à partager, aucune négociation pour la garde alternée… Notre enfant n’est jamais né. Il a été aspiré avant même d’avoir eu l’occasion de ressembler à un têtard du paléozoïque. J’ai exercé pleinement ma « liberté de femme », en enfouissant mes larmes et toutes les injonctions qui m’interdisaient de devenir mère. Un vide de plus ajouté au désert affectif de ma vie de couple, incommensurable celui-là.

Ce n’est pas que je pense à cette absence quotidiennement, mais Paul m’a fait une piqûre de rappel surréaliste tout à l’heure dans la salle d’attente : « Je suis dans la merde, ma copine est enceinte. En plus ses parents sont catholiques, ça ne va pas être simple de les convaincre de le faire passer ». J’ai bondi de mon siège capitonné, lui ai décoché une gifle bien sentie en sifflant : « Quoi ! Ça ne t’a pas suffi ? Il a fallu que tu recommences ? ». Ah non, en fait ça c’est ce qu’aurait fait n’importe quelle fille normalement constituée. En réalité, c’est plus fort que moi, je me suis immédiatement mise en mode bonne copine compréhensive. « Ah mince, tu veux que je te donne les adresses ? ». Voilà, comme ça, entre potes.

Devant un tel désastre, je me demande si c’est véritablement une aubaine de n’avoir pas connu le même sort que cet amas spongieux de cellules embryonnaires.

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