Roger, tu vas me manquer

A mon surmoi et aux esprits chagrins qui pensent qu’une relation thérapeutique « bien terminée » se solde par une « liquidation du transfert », j’affirme en guise d’introduction que, bien après avoir cessé d’être ta patiente, j’ai gardé en moi toute l’estime que j’avais pour ta personne.

Certes, séance après séance, je t’ai donné l’argent qui me garantissait l’autonomie psychique. Mais je me souviens aussi avec gratitude de cette toute dernière entrevue où nous nous sommes dit au-revoir et où tu as décliné ce paiement, cet échange symbolique censé me (nous) prémunir d’un attachement contraire à l’éthique. Ce jour là, j’ai été face à toi, face à un grand homme, et j’ai juste su te dire « Tu fais un beau métier Roger ».

Quand j’ai appris que tu nous avais quittés, j’ai pleuré doucement, avec ce sentiment étrange d’avoir perdu père et mère à la fois. Car avec toi pendant quatre ans, dans le secret de ton cabinet, au fil des saisons de ma souffrance, j’ai grandi. Dans le regard des photos d’enfants qui accompagnaient chaque semaine mon cheminement, j’ai appris peu à peu que la maltraitance physique et psychique n’étaient pas un mode relationnel « normal ». Dans le calme et la sérénité indéfectibles de ton accueil, je me suis ouverte aux émotions d’une enfance trop longtemps bâillonnée.

Alors quand un politicien ignorant s’est mis en tête de te priver de ton titre, j’ai crié « Touche pas à mon psy ! » sur la toile. Je sais aujourd’hui à quel point c’était la meilleure formule, car ce n’était pas seulement le métier de psychothérapeute que je défendais, mais bien cette relation unique, avec toi, tissée au fil du temps et loin d’être aussi neutre que ce que la théorie le voudrait. Par ce que tu étais, tu as fait honneur à ton métier Roger. Je suis fière d’avoir appris à tes côtés et d’avoir suivi ta trace un jour en décidant de me former au métier de psychothérapeute. Tu avais accepté d’être présent à la soutenance de mon mémoire professionnel. Ce moment n’aura jamais lieu. Tu n’es plus là, tu vas me manquer, mais tu continueras de vivre en moi, dans chacun de ces moments où je refuserai encore de cautionner la violence par mon silence.