Psychothérapeutes : chronique d’une désillusion

Temps de lecture estimé pour cet article : 11 minutes et 37 secondes Le 8 octobre 2003, l’amendement Accoyer(1), visant à réglementer l’usage du titre de psychothérapeute, était voté à l’unanimité des douze députés présents et du Docteur Mattéi, alors Ministre de la Santé, après 5 minutes et 30 secondes de « débat ».

Le 20 mai 2010, le décret relatif à l’usage du titre de psychothérapeute(2) est promulgué.

Entre temps ? Six ans et demi de navettes parlementaires, de combats, de textes, de paroles, d’images, de reportages, de réflexions, de manipulations, d’engagement ou de désengagement de la part de tous les interlocuteurs concernés de près ou de loin par le sujet.

Et moi ? Désormais assise à distance, je continue de regarder le champ de bataille où s’agitent encore quelques combattants hagards, et j’ai perdu toutes mes illusions.

Une amie chère est venue s’asseoir à côté de moi et m’a dit : « Écris, dis ce que tu ressens… ». Elle a raison, c’est tout ce qui me reste à faire, témoigner de ce que j’ai vu, décrire cette mort annoncée des psychothérapeutes tels que je les ai connus, à laquelle j’ai assistée, avec toute la subjectivité qu’implique une chronique dans laquelle je suis moi-même impliquée.

La stratégie globale

On l’oublie souvent, mais l’histoire n’a pas commencé en 2003. Le premier coup de semonce date de mai 1999 : le docteur Bernard Accoyer, médecin ORL, député maire UMP d’Annecy-le-Vieux (Haute-Savoie), dépose à l’Assemblée nationale une proposition de loi visant à réserver la psychothérapie aux seuls médecins et psychologues(3). Il se murmure que le député aurait agi pour des raisons personnelles, un membre de sa famille ayant eu à subir, selon lui, les exactions d’un « charlatan » portant le titre de psychothérapeute. Peut-on se contenter, dix ans après, d’une explication aussi simpliste ?

En janvier 2001, la proposition de Monsieur Accoyer est à nouveau présentée au Parlement, sous forme d’amendement au projet de loi de modernisation sociale, alors en discussion. Elle est immédiatement repoussée par Mme. Dominique Gillot, alors Secrétaire d’État à la Santé publique, au motif suivant : « Avis défavorable.  Cet amendement serait en effet très restrictif puisqu’il réserverait l’exercice de la psychothérapie aux seuls médecins qualifiés en psychiatrie et aux psychologues cliniciens. »(4).

En juillet 2003, le Rapport de l’Académie de médecine(5) s’oppose à la création d’une profession de psychothérapeute.

En septembre 2003, le Rapport Cléry-Melin(6), remis au Ministre de la Santé, se prononce lui aussi, à l’unanimité de la centaine d’experts consultés, contre la création d’une profession de psychothérapeute.

Pourtant, tenace, M. Accoyer propose son amendement au code de la santé publique en octobre 2003. Habilement, il propose d’ailleurs de réglementer l’usage des psychothérapies (définies comme des outils thérapeutiques utilisés dans le traitement des troubles mentaux), et non le titre de psychothérapeute. Néanmoins, il assouplit ses positions afin de permettre — sous certaines conditions — l’intégration de certains professionnels en fonction, ni médecins ni psychologues. Cette fois-ci, son amendement est adopté.

Que s’est-il passé dans les couloirs politiques, parlementaires, universitaires et médicaux, à ce moment-là et dans les années qui ont suivi, pour qu’on aboutisse au final à l’usurpation d’un titre et à l’invention d’un nouveau métier ?

Je ne suis pas une adepte de la théorie du complot, je ne crois pas à une action globale préméditée de longue date. Et pourtant ? Comment expliquer que l’action individuelle d’un simple député soit d’abord votée par les autres parlementaires, puis entérinée par les divers ministres de la santé qui se sont succédés, et enfin actée par les rédacteurs du décret final ? Une telle cohérence dans le temps est-elle le fruit d’une sorte d’évolution mendélienne où chaque acteur de l’écosystème visé finit par trouver un avantage à la situation qui se dessine initialement ?

La tactique

Diviser pour mieux régner. Ce qui apparaît évident dans l’enchaînement des événements de cette histoire, c’est que les tactiques les plus anciennes restent sans doute les plus efficaces…

La parution du premier amendement a claqué comme un coup de tonnerre dans le ciel des « psys » de tous bords. Chaque côté de ce qui a alors été appelé le « carré psy » s’est mis à vibrer. Chacun y est allé de son couplet, assis sur sa branche, les uns médecins, les autres psychologues, les troisièmes psychanalystes, et enfin les psychothérapeutes. Ce qui a caractérisé ce passage… c’est la cacophonie. Non seulement chaque corporation a défendu ses propres intérêts, ce qui se conçoit, mais en plus les discours étaient dissonants à l’intérieur même des familles. L’attaquant avait donc réussi son premier coup en semant la zizanie sur la planète psy.

On notera sans peine que dans sa toute première version(1), l’amendement dit « Accoyer » ne faisait aucunement état des psychanalystes. Pourtant, leur réaction a été immédiate, forte et médiatisée. Dès le 15 novembre 2003, le premier Forum des Psys(7), une initiative d’Ornicar ?, revue du Champ freudien dirigée par Jacques-Alain Miller, réunissait 900 personnes ! Pour y avoir assisté, je peux dire à quel point c’était galvanisant. Les enjeux politiques et sociaux d’un amendement qui auraient pu paraître anodin y étaient déjà soulevés. Les échanges, les réflexions y ont été d’une grande richesse intellectuelle. Mais je me pose toujours aujourd’hui la question : qu’est-ce qui a bien pu mobiliser à ce point un groupe auquel on n’avait rien demandé ? La réglementation du titre de psychothérapeute laissait-elle augurer une action future pour réglementer le titre de psychanalyste ? Fallait-il attaquer avant d’être attaqué? Plusieurs sociétés de psychanalyse ont proposé d’ajouter à l’amendement la précision suivante : « La psychanalyse et ses diverses applications doivent garder leur qualité de référence indispensable et singulière. Leur enseignement, ainsi que la formation à la pratique et la garantie de celles-ci, restent de la responsabilité exclusive des Associations de psychanalystes« . Toujours est-il que dès la deuxième mouture votée de l’amendement (rebaptisé « amendement Mattéi ») dans la navette parlementaire apparaissait la précision suivante  » Sont dispensés de l’inscription les titulaires d’un diplôme de docteur en médecine, les psychologues titulaires d’un diplôme d’État et les psychanalystes régulièrement enregistrés dans les annuaires de leurs associations« .

Vu de l’extérieur, la tactique est simple : malgré leurs conflits internes, les psychanalystes se sont montré suffisamment soudés, organisés, ils avaient des appuis politiques et intellectuels solides (venus s’exprimer à la tribune des forums et dans les grands médias). Leur capacité de nuisance a donc été jugée suffisante pour que l’attaquant les protège, tout en ne perdant pas de vue son objectif initial : cette différence de traitement n’allait pas manquer d’alimenter les dissensions précédemment provoquées.

Mais qu’en penser en tant qu’observateur naïf ? Qu’est-ce qui justifie qu’une catégorie de personnes ait le droit d’utiliser un titre sans que le législateur ne vienne les inquiéter ? Qu’est-ce qui définit les psychanalystes en dehors d’eux-mêmes ? Pourquoi les usagers devraient-ils leur faire plus confiance qu’aux psychothérapeutes sans autre forme de procès ? Si l’on réglemente l’un, pourquoi protéger l’autre ? J’apprenais donc à cette occasion qu’en France, le lobbying est une force politique à part entière…

Maîtriser le fonctionnement des institutions. Il ne suffit pas de présenter un amendement, encore faut-il le défendre et s’assurer des soutiens. J’ai assisté en juillet 2004 aux débats en seconde lecture du texte par le sénat(8). D’autres sujets étaient aussi à l’ordre du jour. Ce fut la leçon d’éducation civique la plus édifiante que j’aie jamais reçue ! J’ai appris ce jour-là qu’un sénateur peut voter à la place de ses (nombreux) camarades absents, qu’un ministre peut purement et simplement empêcher le vote d’un amendement en le retirant, que nos représentants sont habilités à légiférer sur des sujets qu’ils ne maîtrisent absolument pas, que les femmes sénateurs subissent les propos irrespectueux de leurs confrères misogynes, qu’une fois une majorité au pouvoir, elle peut faire à peu près tout ce qu’elle veut, et une fois de plus, que les lobbys ont toute leur place dans le débat. À la fin de la séance, les larmes aux yeux, j’ai failli déchirer ma carte d’électeur et la jeter dans l’hémicycle. Je ne l’ai pas fait car ce geste est doublement illégal. Mais le mal était fait, je ne « croyais » plus en la démocratie, moi qui, enfant, allait regarder mon père dépouiller les bulletins de votes de mes concitoyens… Quelques jours plus tard, le texte définitif(9) concernant les psychothérapeutes était adopté par la commission mixte paritaire, et moi je commençais à perdre mes illusions….

Et les psychothérapeutes dans tout ça?

Mais d’abord, qu’est-ce qu’un psychothérapeute ? Comment se définit-il lui-même, et comment le définit la société? Le Petit Larousse Illustré de 2010 le définit pudiquement comme « praticien de la psychothérapie » mais l’entrée « psy » est définie comme « abréviation familière pour psychanalyste, psychiatre, psychologue ». Celui de 1910 ne connaît que le « psychologiste » ou « psychologue », qui s’occupe de la psychologie (partie de la philosophie qui s’occupe de l’âme), les autres titres n’existant pas encore. On aura donc tout entendu sur la légitimité des uns et des autres alors que les quatre titres ont tous moins de cent ans !

Le terme de psychiatre aurait employé pour la première fois en 1802 par Laveaux(10,11), mais ce n’est qu’en 1968 que le métier se désolidarisera définitivement de celui de neurologue pour devenir une spécialité à part entière des études de médecine.

Le titre de psychanalyste est apparu avec Freud dans les années 1920, et n’a jamais été réglementé depuis.

La psychologie émerge peu à peu comme discipline autonome de la philosophie dans les années 20 également, mais ce n’est qu’en 1985 que le titre de psychologue, employé pour la première fois en 1760(10), sera définitivement protégé par la loi(12).

En 1930, la dénomination d’infirmier psychiatrique est introduite et l’obtention du diplôme est réglementée (13). Ironie de l’histoire, c’est donc le titre le plus ancien de l’ensemble de la sphère psy au regard de la loi, et c’est pourtant celui qui a été le moins cité au cours des débats.

Si l’on date la première utilisation du mot « psychothérapie » en 1891, sous la plume d’Hippolyte Bernheim(14), médecin français chef de file de l’école hypnologique de Nancy, et sa première apparition dans le Larousse en 1904(10), il est moins évident de trouver la trace de l’apparition du mot psychothérapeute. Sans doute ce terme s’est-il imposé peu à peu, à partir des années 60 et de l’émergence des thérapies, autres que la psychanalyse, dites humanistes et existentielles. Le mot apparaît officiellement dans le Robert en 1962. Le premier syndicat professionnel national représentatif des « praticiens de la psychothérapie », le Psy’G, a été créé en 1966.

La profession de psychothérapeute est donc jeune. Elle ne s’est réellement structurée que dans les années 80-90 avec l’apparition d’un syndicat, le SNPPsy, en 1981, et d’une première fédération, la FFdP, en 1995 (devenue depuis FF2P, nous y reviendrons). Si au niveau de ces instances, la définition d’un psychothérapeute apparaît relativement claire, il n’en est pas de même dans la réalité pour les praticiens eux-mêmes et pour le public. Car des psychothérapies, il en existe des centaines ! Pour beaucoup, elles sont fondées sur une pratique empirique (ce qui ne signifie pas qu’elles ne sont pas efficaces), et on peine à trouver des ouvrages de référence théorisant certaines méthodes. De plus, dans chacune de ces méthodes, on trouve des courants divergents, qui, parfois, ne se reconnaissent même pas les uns les autres. Fédérer un univers aussi disparate relevait de l’impossible. Pendant des années, un accord tacite avait fait partager un titre commun à tous ces « soigneurs de l’âme », mais lorsqu’il a été question de le défendre, cette identité fragile a explosé.

Les associations représentatives ont certes mené le combat dès le début, avec une énergie et une détermination qu’on ne peut pas leur dénier aujourd’hui. Mais elles ont combattu avec des armes dérisoires et des tensions internes à gérer : les conflits de pouvoir et d’idées étaient tellement présents qu’il a été quasiment impossible de montrer un visage uni.

La cohésion a, par ailleurs, semblé se faire entre les psychothérapeutes et certains représentants des autres professions au travers de la Coordination Psy qui réunissait des psychanalystes, des psychiatres, des psychologues et des psychothérapeutes. Mais je dois avouer que depuis ma chaise d’auditrice, lors des forums, il m’a semblé voir des psychanalystes manifestement condescendants, et des psychothérapeutes en quête de reconnaissance auprès de ceux qu’ils considéraient comme leurs aînés. J’ai toujours ressenti de la gêne devant leurs sourires qui semblaient forcés, et me suis toujours demandé qui cherchait à manipuler qui, et dans quel objectif. Force est de constater que cette coordination a fait long feu (elle a disparu en 2009), et que quels que soient les résultats intermédiaires qu’elle a cru obtenir auprès des pouvoirs publics, la dernière mouture des décrets parle d’elle-même.

Dans cette tentative tardive de revendiquer une filiation avec la psychanalyse, on a vu (re)fleurir des appellations comme « psychothérapie relationnelle », la FFdP (Fédération Française de Psychothérapie) s’est tout à coup appelée FF2P (Fédération Française de Psychothérapie et Psychanalyse). De mon point de vue, ce fut une erreur stratégique. On ne peut pas reprocher aux combattants d’avoir tout tenté pour sauver le navire, mais l’identité du psychothérapeute, si tant est qu’elle puisse être clairement établie, ne réside pas selon moi dans cette filiation. Les hommes et les femmes que j’ai rencontrés ne sont pas de grands penseurs, ce ne sont pas des théoriciens, des médecins, des intellectuels ou des universitaires. S’ils ont, pour la plupart, parcouru les œuvres de Freud, ils n’en retiennent que quelques grands concepts pour leur pratique (l’inconscient, le complexe d’Œdipe,…). Ce sont des personnes qui, la plupart du temps, ont eu un parcours de vie long avant de choisir la pratique de la psychothérapie comme métier, qui ont des qualités humaines, des qualités de cœur et d’écoute, et qui ont choisi de se former à une pratique pour accompagner d’autres personnes en souffrance après avoir elles-mêmes expérimenté le chemin rocailleux de la psychothérapie. La plupart ne revendiquent absolument pas non plus une pratique médicale ou un quelconque lien avec le monde de la santé mentale. Leur pratique est ailleurs, dans le quotidien d’une société qui souffre et qui ne sait plus à qui se confier. Ces hommes et ces femmes seraient plutôt des psychomaïeuticiens(15), des accoucheurs de l’âme, des passeurs. Je pense que les représentants de la profession ont pêché par orgueil, en essayant de se faire passer pour ce qu’ils ne sont pas, et qu’ils en ont payé le prix car personne n’a été dupe, ni les psychanalystes, ni le législateur.

On constate d’ailleurs que si de nombreux professionnels engagés dans l’associatif ont tout fait pour sauver leur titre, il n’en est pas de même pour beaucoup de praticiens « lambdas », affiliés ou non aux structures représentatives, qui ont continué à travailler tranquillement dans le secret de leur cabinet en attendant de voir ce qui allait se passer.

J’étais moi-même étudiante dans une école de psychothérapeutes lorsque le fameux amendement Accoyer a été voté. Je n’ai pu que constater le désintérêt total de la plupart des étudiants pour la question. Ils ne semblaient pas se sentir concernés… Je ne m’explique toujours pas ce constat. Quant au discours des instances dirigeantes de l’école, il s’est constamment voulu rassurant, parfois même inexact (volontairement ou par ignorance ? laissons leur le bénéfice du doute) ; peut-être ne fallait-il pas effrayer des étudiants qui payaient (cher !) leur formation ?

Je ne vais pas tirer sur la bête maintenant qu’elle est au sol, je ne fais que témoigner de ce que j’ai vu. J’ai été la première à idéaliser les psychothérapeutes, à l’époque où j’ai créé le site internet « Touche pas à mon psy » (en novembre 2003) en réaction à l’amendement Accoyer. Mais c’est avec un grand désarroi que j’ai découvert ensuite, petit à petit, comment fonctionnait ce petit monde. Car c’est un microcosme, un univers confiné où ne se côtoient finalement que quelques centaines de personnes, qui se connaissent toutes plus ou moins. Chacun a été le thérapeute, le superviseur, le formateur, le collègue de l’autre. Les commissions de déontologie sont la plupart du temps des simulacres (une fois de plus, je ne remets pas en question la bonne volonté des personnes qui constituent ces commissions, mais bien le système lui-même), les instances nationales n’ayant – de leur propre aveu(16) – pratiquement aucun moyen d’action ni même de vérification sur les écoles qu’elles accréditent, encore moins sur les individus ; et de toutes façons, elles ne cherchaient pas à le faire dans une période où la priorité était de ne surtout pas entacher l’image de la profession.

Pendant des mois, j’ai dépensé une énergie démesurée à militer pour les défendre. Ce faisant, je les ai côtoyé de plus en plus. Et insidieusement, je me suis retrouvée en porte à faux, coincée entre l’idée que je me faisais du psychothérapeute, et la réalité que je découvrais. Si individuellement j’estime que de nombreuses personnes méritent d’exercer ce métier et le font fort bien, collectivement ils sont devenus pour moi indéfendables. La quête de légitimité a pris pour certains des allures d’arrogance qui ne me semblent pas compatibles avec l’éthique même du métier. J’ai cessé de militer, j’ai fermé mon site. Une désillusion de plus.

L’usager, ou le grand alibi de la farce

Ah l’usager ! Combien de fois son nom a-t-il été invoqué ? Par Monsieur Accoyer tout d’abord, dont le seul objectif avoué a toujours été de « protéger l’usager ». Par les représentants des psychothérapeutes ensuite, qui brandissaient constamment le chiffre magique de 87% d’usagers satisfaits de leur psychothérapie, nombre d’or issu de ce qu’ils estimaient être la seule enquête(17) valable statistiquement menée en France. Mais qui s’est réellement intéressé à ce que pensais ce fameux « usager »? Avec une amie psychothérapeute en exercice, ni médecin ni psychologue, nous avons créé début 2004 une association d’usagers de la psychothérapie, Assistance Usagers Psy (AUP), pensant fédérer de nombreuses personnes dans la défense de leur psychothérapeute et de leur liberté de choix. Quelle naïveté… La réalité, c’est que l’usager s’est toujours tenu éloigné des débats. Madame Michu a déjà du mal à avouer à ses copines qu’elle va voir un « psy », alors ne lui demandez pas de s’impliquer politiquement !

C’est dans les médias que l’ont pouvait se faire une vague idée de ce que pense « l’usager ». Tout au long de ces années de lutte, périodiquement, on a vu les journalistes s’emparer du sujet et produire les poncifs les plus éculés sur les « psys ». Émissions de télévision et de radio, articles dans la presse, pour la plupart, ils n’ont fait qu’effleurer les vraies questions, tout justes ravis de faire de l’audience avec un sujet racoleur. Car c’est cela qu’ont souvent oubliés les « psys » : à force de vivre entre eux, dans leur monde, avec des définitions précises de ce qu’ils sont, ils ne voient plus qu’à l’extérieur, ce seul suffixe est toujours un mot tabou, au mieux honteux, au pire dangereux. Monsieur Dupond n’a pas la moindre idée de ce qui différencie les quatre titres ! Il croit que le psychologue qu’il va voir toutes les semaines est médecin, il pense que le préfixe « psy » est garant à lui seul de la compétence. Il faut l’informer ? Que nenni, ça rentre par une oreille, et ça ressort par l’autre. Des sites internet qui donnent des définitions, il y en a plein la toile, cela n’y change rien. Ce qui est important, c’est le bouche à oreille. « Tiens, voilà la carte de Madame Untel, elle a été formidable pour moi », « Surtout, ne va pas voir le Docteur Telautre, il est complètement cinglé »,…

Et tous les psychothérapeutes qui conseillent « N’hésitez pas à poser des questions, à demander les diplômes », ont-ils oublié dans quel état ils étaient le jour de leur première consultation en tant que patient ? Ont-ils oubliés à quel point on est seul, désemparé, indécis ? Comment trouver la force de poser des questions à celui que l’on considère déjà comme sachant mieux que nous ce qui va mal ? Ne savent-ils pas que le transfert est déjà à l’œuvre avant même que la porte du cabinet se soit ouverte ?

J’ai beaucoup appris avec AUP, qui se proposait simplement d’ouvrir un espace de parole : le premier constat, c’est que « l’usager satisfait » non seulement ne cherche pas à s’exprimer ni à militer, mais qu’en plus il est complètement inintéressant pour les médias. On préférait alors inviter sur les plateaux un certain Guy Rouquet(18), parti en guerre contre les « charlatans » et intarissable sur des anecdotes croustillantes de « victimes » de la psychothérapie. Ça, ça fait vendre !(19). Autant être honnête, cette association n’a jamais rassemblé d’autres adhérents que nous-mêmes et quelques proches. C’est un point que personne n’ignorait lorsque nous avons signé avec la FFdP et la FNAP Psy(20) la « Charte nationale des usagers de la psychothérapie »(21). Notre association a servi de caution à cette signature alors que nous ne représentions que nos idées. Cela arrangeait sans doute tout le monde de faire semblant de l’ignorer, moi parce que je souhaitais vivement et sincèrement faire avancer les choses. Mais je n’ai jamais été dupe, et même si l’association a obtenu quelques petits succès (dont la parution de certains de nos communiqués, par exemple dans Le Monde), l’objectif initial que nous nous étions fixé (fédérer les personnes en psychothérapie) ne fut pas atteint. Après quelques années et encore des désillusions, j’ai quitté l’association que nous avions fondée.

L’usager n’existe pas en tant que groupe représentatif. L’usager, c’est monsieur et madame tout-le-monde, qui préfère dire pudiquement « je vais voir un thérapeute » ou « je consulte un analyste » pour éviter de prononcer le mot « psy ». L’usager est un citoyen français moyen qui ne se mobilise pas tant qu’on ne touche pas à son porte-monnaie, et qui préfère ne pas trop réfléchir à ce qu’on est en train de faire à sa liberté individuelle.

Et maintenant?

Pour le titre de psychothérapeute tel qu’on l’a connu, la messe est dite. Certes, les décrets d’application peuvent encore évoluer, mais qui peut croire après toutes ces années de navette parlementaire qu’un miracle peut encore advenir ? Les accros du feuilleton ont sans doute encore quelques épisodes juteux devant eux. Le scénariste ne manque d’ailleurs pas d’humour ! Car si l’on s’attendait au coup de grâce porté aux psychothérapeutes, personne n’avait vu venir le dernier rebondissement. Contre toute attente, ce sont les psychologues qui se réveillent avec la gueule de bois… On exige d’eux plusieurs centaines d’heures supplémentaires de formation !(2) C’est un nouveau métier que le législateur est en train de créer de toutes pièces, et je ne peux m’empêcher de revenir à une réflexion plus globale. Est-on en train d’assister à l’avènement d’une psychothérapie d’état ? Les mises en garde à propos de « l’évaluation » que j’ai entendues lors des forums des psys étaient-elles fondées ?

À vrai dire, après toutes ces années de militantisme et de réflexion, j’ai eu le temps de prendre du recul. Et je comprends bien désormais que la malheureuse histoire du psychothérapeute déchu n’est qu’un dégât collatéral dans l’effondrement d’une civilisation. Leur histoire n’a rien d’original, on assiste partout aux mêmes batailles perdues d’avance. Il suffit de constater à quel point le citoyen français reste inerte lorsqu’un texte aussi inique et réactionnaire que la loi HADOPI(22) est voté. Il suffit de voir fleurir des caméras de vidéo-protection (on ne dit plus surveillance) dans ma petite ville de province où il ne se passe jamais rien, sans que cela n’émeuve personne.

Alors, me direz-vous ? À 36 ans tu es déjà blasée et cynique ? Non, pas tout à fait. Après toutes ces années d’illusions, j’en reviens finalement à ma formation initiale : la biologie. Je « crois » toujours à la vie, à cette force incroyable qui fait pousser les pissenlits dans le béton. Je pense que la mort fait partie intégrante du processus vital, et que quelque chose d’autre émergera.

Ainsi, je ne peux pas prédire ce que deviendront feu-les psychothérapeutes, mais je leur fais confiance. Après tout, mon acupuncteur exerce en toute illégalité puisqu’il n’est pas médecin. Il a simplement écrit « cabinet d’énergétique » sur sa plaque, et sa salle d’attente ne désemplit pas. Certes, ce n’est pas très glorieux, mais que cherche un véritable psychothérapeute ? À accompagner son prochain avec humilité, ou à être auréolé de gloire pour flatter un narcissisme fragile ?

Certes, cette position est intenable pour celles et ceux qui sont en responsabilité de former les nouveaux praticiens de la psychothérapie. Il importe pour eux de leur proposer une solution « officielle » et non hors la loi. Les idées fusent : certains s’accrochent au libellé de leur méthode, quelques uns proposent de s’engager dans un mouvement de désobéissance civique, d’autres imaginent de nouvelles appellations…

Pour le moment, je ne crois pas à l’émergence rapide et concertée d’un nouveau titre fédérateur : les concernés sont bien trop divisés entre eux pour se mettre d’accord. La réorganisation forcée du champ psy est en cours et mettra probablement plusieurs années à se stabiliser. Et si un titre finit par l’emporter, c’est l’usage qui le consacrera sans doute.

Durant ce chemin initiatique, j’ai appris que la loi n’est pas toujours juste, que la démocratie en France n’est pas telle que je l’avais rêvée, que les psychothérapeutes sont des névrosés comme les autres, humains et imparfaits.

La seule certitude qui me reste, c’est que le psychothérapeute que je suis allée voir il y a déjà bien longtemps, quand j’allais si mal, n’était ni médecin, ni psychologue, et qu’avec lui j’ai grandi.

Il y mettait du temps, du talent et du cœur,
Ainsi passait sa vie au milieu de nos heures,
Et loin des beaux discours, des grandes théories,
À sa tâche chaque jour, on pouvait dire de lui,
Il changeait la vie.(23)

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Notes et références
(1) Article 18 quater (nouveau)
I. – Le livre II de la troisième partie du code de la santé publique est complété par un titre III intitulé « Dispositions particulières », comprenant un chapitre unique intitulé « Psychothérapies ».
II. – Dans ce chapitre unique, il est inséré un article L. 3231-1 ainsi rédigé :
« Art. L. 3231-1. – Les «psychothérapies» constituent des outils thérapeutiques utilisés dans le traitement des troubles mentaux.
« Les différentes catégories de «psychothérapies» sont fixées par décret du ministre chargé de la santé. Leur mise en oeuvre ne peut relever que de médecins psychiatres ou de médecins et psychologues ayant les qualifications professionnelles requises fixées par ce même décret. L’Agence nationale d’accréditation et d’évaluation en santé apporte son concours à l’élaboration de ces conditions.
« Les professionnels actuellement en activité et non titulaires de ces qualifications, qui mettent en oeuvre des «psychothérapies» depuis plus de cinq ans à la date de promulgation de la loi n° du relative à la politique de santé publique, pourront poursuivre cette activité thérapeutique sous réserve de satisfaire dans les trois années suivant la promulgation de la loi n° du précitée à une évaluation de leurs connaissances et pratiques par un jury. La composition, les attributions et les modalités de fonctionnement de ce jury sont fixées par arrêté conjoint du ministre chargé de la santé et du ministre chargé de l’enseignement supérieur. »
(2) http://www.legifrance.com/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000022244482
(3) http://www.assemblee-nationale.fr/11/cra/2000-2001/2001011109.asp#P270_60922
(4) http://www.assemblee-nationale.fr/11/cra/1998-1999/99050421.asp#P55_5203
(5) http://psydoc-fr.broca.inserm.fr/bibliothq/sallelec/psychotherapies/pichotallil.pdf
(6) http://www.sante.gouv.fr/htm/actu/clery_melin/rapport.pdf
(7) http://forumpsy.org.causefreudienne.net/15nov.html
(8) http://www.senat.fr/seances/s200407/s20040709/s20040709002.html#section2662
(9) http://www.senat.fr/leg/tas03-119.html
(10) Dictionnaire d’étymologie Larousse 2001
(11) http://psychiatrie.histoire.free.fr/lexiq/lex/psy.htm. Anecdote intéressante : dans le texte de loi de 1838 régissant les internements, seul le terme de « médecin » apparaît. Ce texte est resté en vigueur jusqu’à sa révision en 1990 où le terme de psychiatre y a été largement introduit.

(12) http://www.legifrance.gouv.fr/jopdf/common/jo_pdf.jsp?numJO=0&dateJO=19850726&numTexte=08475&pageDebut=08475&pageFin=
(13) http://psychiatrie.histoire.free.fr/psyhist/gene.htm#infirm
(14) http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k85113f
(15) Terme proposé par Frédéric Brissaud dans son ouvrage Pour un renouveau de la psychothérapie, Editions l’Harmattan 2010, et que je trouve en cohérence avec les pratiques et les discours que j’ai pu observer. Voir http://paradigmemutation.fr/
(16) J’ai, pour des raisons personnelles, interpellé la commission de déontologie de la FF2P. L’aveu d’impuissance de ses représentants, au demeurant à l’écoute et forts aimables, m’a laissée sans recours.
(17) http://www.psychologies.com/Therapies/Toutes-les-therapies/Psychotherapies/Articles-et-Dossiers/Psychotherapies-y-aller-ou-pas/Sondage-84-de-patients-satisfaits/10
(18) Créateur du site http://www.psyvig.com/
(19) J’ai expérimenté par moi-même cet état d’esprit en travaillant dans un quotidien et dans un hebdomadaire régional, ce n’est pas une simple idée reçue. Le rédacteur en chef de l’un d’entre eux m’avait dit : « Tu sais, nous sommes des vendeurs de savonnettes : si ton article est mauvais mais que ton titre fait vendre, c’est l’essentiel ».
(20) Fédération Nationale des Association d’Usagers en Psychiatrie http://www.fnapsy.org/
(21) http://www.psycho-ressources.com/bibli/charte-psychotherapie.html
(22) http://fr.wikipedia.org/wiki/Loi_Cr%C3%A9ation_et_Internet
(23) Jean-Jacques Goldman, 1987