Parcours contemplatif

La première fois que j’ai rencontré Yann, c’était subrepticement, dans un couloir. Nous avons échangés quelques mots mais déjà, j’étais propulsée ailleurs, hors du temps, hors des paroles, j’ai été littéralement aspirée par son regard. C’était comme si deux dialogues avaient lieu à la fois : le sens anodin d’une demande administrative, et le partage muet de deux inconscients pour qui les mots sont inutiles : une première prise de contact avec son univers.

Et puis Yann est venu en visite dans mon groupe de formation. « Je suis acrobate, dans les arbres » nous a-t-il dit : de quoi alimenter ma fascination et mon imaginaire. Ses mouvements, son rapport au corps et sa façon de parler des arbres comme s’ils étaient des amis me mettaient soudainement en contact avec tout ce dont je m’étais coupée : mon propre corps, mes sensations, et l’énergie de la nature.
Nous avons travaillé ensemble pour la première fois : j’étais une méduse, lui m’accompagnait dans cette exploration sensitive. Mon corps s’est exprimé brutalement. Quelle farce de croire que l’on peut se laisser traverser par les pulsations vitales lorsqu’on les a si longtemps réprimées ! Non, ce ne sont que douleurs, raideurs, et une angoisse indicible.

Quelques mois plus tard, Yann est à nouveau venu en visite dans mon groupe. Et nous avons encore travaillé ensemble. Parce que je lui faisais confiance, j’ai pu braver ma peur immense du toucher. Il a soulevé chacun de mes membres, un par un, m’a massé les pieds et puis finalement la tête. Soudain, mes limites corporelles ont disparu. Je ne faisais plus qu’un avec lui, avec tout ce qui nous entourait, avec l’univers. Dans cet échange infra-verbal, nos inconscients ont échangés des images communes de la Corse…
Au cours de ce stage, j’ai fait deux rêves : dans le premier, j’étais une petite fille dans une salle de jeux. Je marchais sur des tapis en mousse et je jouais avec de gros ballons colorés. Dans le second, Yann et moi étions deux fœtus flottant dans le liquide amniotique. Ce que j’avais lu de son travail avec les enfants et les cocons sur le site http://www.lesensdelavisite.com m’avait manifestement impressionnée…
Quelque chose en moi disais « Donne-moi la main, montre-moi le chemin de la sensation ».
Je lui ai donc demandé si je pouvais assister à l’une de ses représentations.
C’est ainsi qu’il m’a invitée à participer au parcours contemplatif, un atelier encore au stade expérimental. Chaque étape y est balisée et une intention est proposée au promeneur.
Voici ce qui est survenu…

Pieds nus sur les troncs
C’est par là que la promenade a commencé. Des troncs d’arbres gisaient, entremêlés sur le sol, formant comme une sorte de chemin à travers la forêt. Tout le groupe était prêt à démarrer. Yann nous a simplement invité à marcher en équilibre sur les troncs, lentement, en passant de l’un à l’autre en douceur, en essayant de sentir dans tout le corps les équilibres et déséquilibres ainsi générés. J’ai tout de suite eu envie de tenter l’expérience sans mes chaussures ; j’avais envie d’être en contact direct avec l’écorce. J’ai donc lentement marché sur ces troncs encore vivants et pleins de force. La plante de mes pieds nus épousait la forme de ces géants. J’ai essayé d’écouter mon corps, ses blocages, ses peurs. Et c’est avec une joie d’enfant que j’ai atteint le bout du chemin, posant mes pieds sur la terre ferme et moelleuse.

Dans les racines
Il faut dire que Yann avait choisi un lieu magique, véritable écrin de nature aux portes de Paris. Après les troncs, le parcours nous a amené auprès d’arbres séculaires, dont les racines entremêlées formait un incroyable labyrinthe. J’ai continué le parcours pieds nus, grisée par la première expérience. En suivant tactilement les racines, je suis entrée au cœur d’un arbre, comme nichée dans un cocon. J’ai presque eu peur d’être avalée, mangée par ce réseau de lianes. Et puis j’ai pris le temps de respirer et de me sentir vivre au creux du monde. Etais-je revenue dans un giron archaïque ? En tous cas, pour moi, ce lieu était angoissant et mortifère. Je suis ressortie d’entre les racines comme pour une naissance…

A califourchon
Et puis j’ai continué à suivre le réseau de racines jusqu’à grimper sur un tronc d’arbre surplombant la rivière. De nouvelles sensations m’ont envahie… J’étais agrippée à ce tronc comme au radeau de la Méduse. J’avais envie de braver l’espace mais j’avais en même très peur de finir engloutie dans les eaux froides qui coulaient au-dessous. J’ai fait corps avec le tronc, l’enserrant de toutes mes forces avec mes cuisses. Je sentais mes bras, mes mains, ma poitrine, mon pubis, collés contre l’écorce. Mon corps continuait peu à peu à se réveiller au contact de l’énergie verte. Je ne savais plus si j’étais moi, le tronc ou l’eau qui scintillait. C’était comme si l’arbre jaillissait de moi, comme un phallus immense pointé vers la vie…

Dans un arbre
Jusque là, nous n’avions fait que nous promener avec une intention particulière, une écoute, parmi des éléments naturels, à la force de nos jambes ou de nos bras. La suite du parcours nous a amené au bas d’un gros arbre, et Yann a sorti de son sac à dos du matériel d’escalade… Baudrier, mousquetons, cordes, me voilà harnachée pour la première fois de ma vie. J’ai peur mais je fais confiance à notre guide. Je n’ai pas eu assez de forces dans les bras pour me hisser dans l’arbre, mais les autres personnes du groupe m’ont aidée. Et puis j’ai exploré les branches, les différents niveaux, en restant collée contre l’arbre jusqu’à ne faire plus qu’un avec lui. De là-haut, le monde est différent… Le mélange de joie, de peur et de vertige est grisant. Je n’avais plus envie de descendre, nichée au creux d’une fourche confortable, dominant le paysage… Mais il a bien fallu céder la place. Et comme pour reprendre contact avec le sol, j’ai joué un moment avec une petite fille à planter des bâtons dans le sol pour faire une cabane, très concentrée sur ma tâche…

Sens dessus dessous
Le temps passe vite quand on oublie le monde, quand on se fond à la nature et à soi-même. L’après-midi est déjà bien entamée lorsque nous arrivons au prochain atelier prévu sur le parcours. Des trous… Oui, des trous creusés à même le sol nous attendent sagement. C’est presque incrédule que je regarde Yann nous proposer d’y mettre la tête ! Et puis je suis venue ici pour expérimenter, alors essayons ! Me voilà tête en bas, les épaules confortablement posées sur le sol, et les pieds en éventail vers le ciel. C’est complètement anti-naturel comme position, et pourtant, au bout d’un moment, on s’y fait. J’ai presque envie de dire qu’on a envie d’y rester, comme si l’afflux de sang à la tête créait une sorte d’état hypnotique. Le reste du corps vibre en équilibre lorsqu’on parvient à trouver le centre de gravité qui permet de rester là, suspendu entre ciel et terre, la tête dans le royaume des morts et le corps fondu dans l’univers…

Traverser l’univers
Cet univers, nous allons désormais le traverser. La magie de ce parcours ne tient pas tant dans l’originalité des situations proposées que dans l’intention qui est proposée à chaque étape. J’ai certainement déjà traversé des dizaines de pelouses comme celle-ci. Seulement je ne l’ai jamais fait en conscience, de ce qui se passe, de ce que je vois, de ce que je sens. La pelouse est moelleuse comme le dos d’un animal, l’espace immense autour de moi. Après la fusion avec les arbres, me voilà dispersée au milieu de nulle part. Une légère brise traverse la plaine. Je marche d’une rive à l’autre en sentant combien je suis ancrée dans le sol et combien il faudrait peu de choses pour que je m’envole.

A ce stade, plusieurs personnes nous ont déjà quitté. C’était le contrat de départ : chacun est libre d’arrêter le parcours à tout moment, quand il le sent, parce qu’il a atteint ses limites ou simplement parce qu’il est l’heure d’aller faire autre chose. Pour ma part, j’avais réservé la journée : pas d’obligation, pas de téléphone, juste moi et la nature. J’ai oublié au passage que peut-être j’avais moi aussi des limites. J’ai déjà fait le plein de sensations fortes mais je vais continuer…

Respiration des feuilles
Après la grande traversée, nous rejoignons l’orée de la forêt. Un nouveau petit morceau de papier nous invite à nous allonger sur le sol, sous un arbre immense. Je regarde les feuilles danser dans le vent. Les rayons du soleil forment un kaléidoscope à travers le feuillage. Ca vibre, ça bruisse, ça danse au rythme du souffle du vent. C’est une musique enivrante : le son, la lumière et le mouvement ne font plus qu’un. Je me suis sentie aspirée vers le ciel, j’étais une de ces feuilles qui joue, qui scintille et qui appelle les autres feuilles à rejoindre le ballet. A nouveau, et de plus en plus fort, j’ai quitté mon corps pour rejoindre la vibration qui m’entoure. Les feuilles respirent en moi, je respire dans les feuilles. Nul besoin de substance hallucinogène pour vivre ce genre de voyage…

Hansel et Gretel
Maintenant, je suis dans un état quasi-psychotique. Mais je crois que je n’en ai pas conscience. Yann propose aux participants de choisir un chemin. Ceux qui le souhaitent partent à gauche, les autres à droite. On se rejoindra au bout du chemin. Je ne suis pas en mesure de faire ce choix. J’attends juste de savoir de quel côté Yann va partir, et je le suis. Je me sens comme une toute petite fille fragile. Je sais qu’il fait la même formation que moi, que s’il se passe quelque chose, il saura le gérer. C’est tout ce qui m’importe. Nous avons simplement marché dans la forêt, le soleil déclinait déjà. Je n’ai qu’une seule idée en tête : ne pas perdre mon guide du regard. Je ne sais pas ce que j’ai traversé, je ne me souviens pas du chemin parcouru. Mais en soi, cette expérience fait partie du parcours initiatique que je suis en train de faire : j’ai lâché le contrôle, et je fais confiance à quelqu’un pour me guider. Nous débouchons sur une nouvelle plaine et je reprends contact avec la réalité en touchant un grand conifère et en regardant les promeneurs…

Je suis un bambou
Il fallait quand même le dénicher cet endroit ! Après la forêt, nous entrons dans une petite bambouseraie. Les tiges s’élancent à l’infini et forment un taillis qui semble inextricable. Un nouveau petit panneau nous invite à passer entre les bambous sans les toucher. C’est comme un jeu de mikado géant. Et j’apprends avec surprise que je peux passer là où je ne l’imaginais pas. Je me transforme en liane, je suis un bambou parmi les autres, zébrée, dégingandée. Mon corps est comme une guimauve et c’est lui qui commande : je devine sans y penser quels mouvements je dois faire pour traverser le quadrillage tandis que les longues feuilles me caressent. Et je ressors ainsi sans encombres de ce qui m’apparaissait d’abord comme un piège.

La rivière-miroir
Que d’émotions… Ce parcours qui se propose d’être contemplatif m’a peu à peu amenée vers un éparpillement de moi-même. Un petit pont sur la rivière, de quoi s’arrêter et souffler un peu. Un petit panneau m’engage à contempler la rivière, tout simplement. Mais même cet acte anodin se transforme en expérience psychédélique. Le courant forme des vaguelettes dans lesquelles se reflète la frondaison. Un canard brise la symétrie, faisant exploser les lignes en des milliards de petits morceaux de verre noirs et brillants à la fois. Je suis penchée sur la rambarde, et je me noie dans cette soupe de cristaux d’images. Je relève la tête pour reprendre mon souffle et m’éloigner de cet endroit qui m’aspire…

Les cocons
Maintenant nous ne sommes plus que trois. Le groupe s’est peu à peu désagrégé, parfois sans le vouloir car après la séparation, certains n’ont pas retrouvé le reste du groupe. C’est normal, le parcours est expérimental. On ne pouvait pas imaginer que chaque atelier prendrait autant de temps.
La nuit tombe presque lorsque nous arrivons au dernier point du parcours. Trois cocons blancs flottent au-dessus de la rivière et nous attendent. C’est comme s’il était écrit dès le départ que seules trois personnes arriveraient jusque là…
Toujours portée par la confiance aveugle que je porte à Yann, j’aborde cette nouvelle expérience avec envie malgré l’anxiété qu’elle génère chez moi. Il faut d’abord passer d’un cocon à l’autre pour que chacun puisse prendre place. Et puis c’est le silence élastique du non-temps qui prend le pas. Je suis suspendue dans les airs tout en étant portée. Je ne sais pas de quoi j’ai le plus peur : de rester enfermée là pour toujours ou de finir engloutie par la masse noire que je sens glisser sous moi. Mon corps ne fait qu’un avec cette peau à la fois souple et solide. Après toutes les émotions de cette journée, je me prends à fermer les yeux et à être simplement là, immobile et pourtant vivante, vibrante.

La nuit
Nous avons rejoins la voiture en traversant la nuit, à la lueur d’une lampe torche. Yann n’avait probablement pas prévu que cela finisse aussi tard. Pourtant, le parcours est ainsi complet pour moi… Je traverse ma dernière peur. Je marche dans le noir, j’entends une chouette, des craquements. Impossible de maîtriser l’espace visuel. Pas question d’utiliser la tactilité pour me guider. Ce sont donc les autres sens qui s’éveillent : l’ouïe et l’odorat. Et parce que je marche avec mes deux compagnons de voyage, je n’ai plus peur de rien.

La thanatonaute
Ce récit ne serait pas complet si je passais sous silence la crise d’angoisse généralisée que j’ai traversée le lendemain de cette drôle d’expérience. J’ai fait face à la mort tandis que des images du parcours se bousculaient dans ma tête. En allant explorer la vie qui est en moi, j’ai également endossé le costume du thanatonaute... Sous mon armure autistique, je n’ai pas de limite. J’étais les arbres, j’étais les racines, j’étais les feuilles et les bambous. J’étais le vent, j’étais la terre. Je me suis fondue dans l’immensité de cette énergie alors que je n’avais pas le mode d’emploi pour revenir. J’ai donc longuement combattu avec l’angoisse avant de pouvoir réintégrer ma peau, mon corps, mon identité psychique.