Le Go dans l’air du temps ?

Une pierre blanche, une pierre noire, un dialogue silencieux mais riche : le jeu de Go est millénaire, pourtant il n’a pas encore réellement réussi à trouver son public dans les pays occidentaux. Depuis son arrivée en France dans les années 70, le Go se développe à grand-peine. Des passionnés se démènent, initient des centaines d’enfants, cherchent par tous les moyens à partager leur savoir. Mais si ce travail de fourmi n’est pas inutile (1200 licenciés à ce jour), la promotion du jeu reste difficile et hasardeuse. Certes, la presse régionale est généralement accueillante mais que dire des « grands » ? Chaque joueur se souvient comme d’une rareté précieuse de cette double page du Monde consacrée à « l’art martial de l’esprit »(1)Le Monde, 14/15 juin 1998, pp 10 et 11

Et puis soudain, le Go est à l’honneur dans les medias : Shan Sa, jeune romancière chinoise, a placé le jeu de Go au centre de son quatrième livre, un roman intitulé « La joueuse de Go »(2)La joueuse de Go. Grasset. 343 pages.. Dans la Mandchourie des années 30, une étudiante chinoise et un officier japonais s’affrontent et s’apprivoisent au cours « d’une partie très charnelle ».

La délicatesse du style, l’originalité de la trame calquée sur la lancinante succession des coups noirs et blancs, ont séduit les jeunes lecteurs qui ont décerné à ce roman le prix Goncourt des Lycéens 2001.

Le livre, et avec lui le Go, viennent de gagner leur place en tête de gondole. Les libraires réapprovisionnent le rayon Jeux, poussant un peu les ouvrage traitant des échecs et du bridge ; la télévision invite la romancière et vient filmer des clubs tandis que le monde associatif se démène pour accompagner la sortie du livre et les opérations de promotion qui font faire à Shan Sa le tour de la France. Celle-ci est ravie et étonnée de découvrir le microcosme français : « En Chine, le Go est plus populaire et répandu ».

Pendant ce temps, à l’autre bout du monde, le Go fait peau neuve. Au Japon, le jeu était déconsidéré depuis longtemps par la jeunesse qui lui prêtait autant d’intérêt qu’à la cérémonie du thé. C’est un héros de manga qui vient de lui faire changer d’avis : le jeune Hikaru découvre par hasard un jeu ancien. Il s’apprête à le vendre pour se faire de l’argent de poche lorsqu’il se retrouve habité par l’esprit d’un grand maître de Go. Un graphisme bien léché, un scénario savamment équilibré entre Go et action, il n’en fallait pas plus pour séduire la jeunesse japonaise.

La bande dessinée a été tirée à près de huit millions d’exemplaires et s’est rapidement placée en tête du hit-parade des mangas. Et comme on n’échappe pas à son temps, le jeu Hikaru No Go est sorti sur Game Boy tandis qu’Hikaru devenait le héros d’une série télévisée sur Tokyo TV. L’association japonaise de Go n’en revient pas : « Alors que nous n’avions jamais aucune demande, nous recevons aujourd’hui des appels téléphoniques d’enfants qui veulent savoir comment devenir professionnels du Go ».

Le succès d’Hikaru ne s’arrête pas aux frontières nipponnes : un peu partout sur Internet, des versions pirates anglaises (et même une française) du manga et du dessin animé s’échangent parmi les adeptes du jeu. Les éditions Tomkam ont parié sur le succès de la bande dessinée en France et ont acheté les droits pour une parution à fin 2002.

Que penser de ces phénomènes ? La notoriété naissante du jeu de Go est-elle le fruit d’une simple coïcidence ou le début d’un véritable développement ? A bien y regarder, il semble que le hasard ne soit pas entièrement responsable. Depuis quelques années, le jeu de Go n’est plus cantonné à une simple définition de mots croisés dans l’esprit des Européens. Chacun en a « entendu parler » ou y a « joué une fois ». Un contexte intellectuel favorable (ce siècle naissant n’a-t-il pas été qualifié de « spirituel » ?) rend peut-être le public plus sensible à la découverte de ce jeu de l’esprit. De leur côté, les commerçants et les médias suivent petit à petit le mouvement, se montrant moins réticents à mettre en valeur un jeu jusqu’alors inconnu.

Pour la première fois, la Fnac a réellement misé sur le Go en diffusant un CD-Rom d’initiation(3)Jeu de Go Teacher. Loolai Production. en plus des quelques livres déjà présents dans ses rayons. Un roman et un manga suffiront-ils à donner une impulsion inattendue à la diffusion du jeu ? Ces multiples initiatives sont en tous cas le signe d’un intérêt nouveau pour ce jeu passionnant…

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Notes   [ + ]

1. Le Monde, 14/15 juin 1998, pp 10 et 11
2. La joueuse de Go. Grasset. 343 pages.
3. Jeu de Go Teacher. Loolai Production.