Le chemin du cœur
Point zéro : le début et la fin

Extrait de mon journal :
J’ai touché l’intouchable, le noyau, le fondement. L’ineffable, l’indicible, le lieu interdit. J’ai peur de rester là pour toujours. Pourtant il m’a bien fallu trouver l’énergie pour traverser et arriver jusqu’ici… Comment ai-je fait ? La VIE est-elle aussi forte qu’elle s’accroche même là ? C’est impensable. Je comprends pourquoi c’est inconscient : parce que c’est insupportable. Je fais donc partie de ceux qui ont trouvé le chemin et la force de recontacter cette douleur absente, molécules parmi les molécules, rien infinitésimal et pourtant vivant. Je sens que je ne sens pas. Je sens aussi que la graine est là, qu’elle poussera quoi qu’il arrive, quoi que l’avenir lui réserve. Le bébé a survécu, la petite fille aussi, la femme vivra. Les fourches caudines n’ont pas eu raison d’elle. Humilité. Rage de vivre, combat avec la mort.

Puisque c’est ici que tout se termine, commençons par là… Je suis perdue au milieu du cosmos, loin de tout visage familier.

J’ai abandonné mon métier, mes amis, mon appartement parisien pour aller vivre dans un lieu-dit au fin fond de la campagne française. Lorsque ce mouvement a été irréversible, le déménagement effectué, la femme vers qui j’avais fait ce long voyage m’a annoncé : « Je ne suis pas amoureuse de toi ». Trou noir, sidération. Mon corps s’est tétanisé, mon cerveau a cessé de fonctionner. Mon regard s’est perdu quelque part entre le plafond et l’espace. Vais-je basculer du côté de la folie ? Me laisser mourir ? Je me sens aspirée inexorablement vers le fond de la spirale de ma vie. En une fraction de seconde, présent et passé se rejoignent brutalement en un seul point de douleur.

1973 : maman est tombée enceinte « par surprise ». On dit qu’alors elle se croyait stérile. A 19 ans, elle n’a pas eu le temps de rêver ce bébé, de l’imaginer, de le désirer. J’ai choisi de m’incarner « par effraction ».
Alors qu’elle envoyait un télégramme à papa pour lui annoncer la nouvelle, celui-ci rédigeait une lettre de rupture à son attention. Il ne l’a pas postée. Il a pensé à l’avortement, mais ne lui en a jamais parlé. Il me dit souvent qu’il a fait le choix de me garder et d’assumer mon arrivée, comme s’il avait été le seul à pouvoir décider de ma vie. Maman est contre l’avortement, enfin sa mère surtout. Et puis elle, elle aime papa, même si elle sait déjà que ce n'est pas réciproque. Plus tard elle écrira :

Le jour de mes 20 ans, je me suis regardée dans le miroir de ma chambre : j'avais considérablement grossi et le dentiste venait de m'enlever toutes mes incisives. Quelques mois plus tôt, j'étais encore svelte et sportive. De plus, j'étais affublée d'un horrible manteau à carreaux qui ne m'allait plus. Bref, c'est peut-être la mort de ma propre personne que j'ai vue dans le miroir, avec en toile de fond un mari sans sentiment... »

Pendant que je grandis dans son ventre, quelque chose se grave au fond de mes cellules : « Je ne dois pas montrer mon vrai moi sinon je suis en danger de mort ».

1974 : je n’ai plus de place, il faut sortir ! Maman a été endormie à l’éther. J’ai la tête écrasée, je veux sortir ! Je pousse de toute la force de mes pieds pour échapper à ce lieu mortifère mais rien n’y fait. Je reste coincée là, entre la vie et la mort pendant près de douze heures. Soudain, je sens quelque chose sur mon crâne, on m’aspire, on m’arrache, je ne maîtrise plus rien. Les instruments donnent définitivement une forme triangulaire aux os de ma tête. Je suis née.
Papa est présent dans la salle d’accouchement. Il a du insister pour cela, ça n’est pas dans les mœurs à cette époque. Il dira à tous ceux qui voudront bien l’écouter que l’accouchement a été très rapide, facile, une vraie formalité. Pour qui ?

J’ai à peine huit jours et déjà je découvre la crèche de l’université. Mes peurs étaient donc fondées ? On ne voulait pas de moi ? J’entends les autres bébés qui pleurent, comme en écho à mes sanglots.

Je suis perdue au milieu du cosmos, loin de tout visage familier… Pourquoi ?