Le chemin du cœur
Point un : la fermeture du corps

Extrait de mon journal :
Mercredi on en a parlé avec mon psy et, à peu près au moment où j’étais en train de me dire qu’il faut arrêter de délirer avec les livres, il m’a dit la même chose, en plus clair : « la réponse est en vous, pas dans les livres. Laissez vos émotions parler et écoutez-les ». Et puis la séance s’est poursuivie, allongée, beaucoup d’images « sans queue ni tête », les bras et les jambes qui disparaissent du champ sensoriel… « De quoi avez-vous besoin maintenant ? ». Et là, colère ! « Je ne sais pas ce que signifie le mot besoin » (sous-entendu, vous le savez bien, pourquoi me torturer avec votre question gentille ?). Et me voilà partie en vrille avec cette colère qui ne m’a pratiquement pas quittée pendant trois jours. La prise de conscience soudaine, corporelle, que je n’ai jamais le choix, que mon « module du besoin » est complètement désactivé, hors d’état (de nuire ?).

 

Ça n’était pas facile pour papa et maman quand je suis arrivée ! Une seule pièce pour nous trois, les études à terminer, il n’y a pas vraiment de place pour moi, je dors sur leur lit. Vite, il faut tout faire vite : manger, aller à la crèche. Les actes sont minutés, complètement dé-corrélés de mes besoins. De toutes façons, on mange à heures fixes quand on est un bébé, c’est la mode, c’est comme ça qu’il faut faire. J’ai été sevrée à 4 mois et puis j’ai eu ma chambre. Au début j’ai hurlé tous les soirs pendant une heure, toute seule dans le noir. Ma souffrance est le monde, le monde est ma souffrance. Rien ni personne ne vient contredire cette certitude. Parfois, je crois frôler la mort, étouffée par ma propre rage de vivre. Papa interdit à maman de venir me voir : « il ne faut pas câliner les enfants, elle finira bien par se calmer ».

Un soir d’été pourtant, elle a désobéi. Elle a bien fait : le médecin venu en urgence lui a dit qu’à quelques heures près je serais morte de déshydratation…

Parfois, excédé, papa vient mettre son visage tout près du mien, si près…, et, entre deux sanglots, me dit avec sa voix grave : « Taisez-vous ! ». C’est très efficace : je reste tétanisée, le corps dur comme du bois. J’apprends très vite, je suis un bébé intelligent et obéissant : ça ne sert à rien de réclamer, juste à souffrir ou à faire souffrir les autres apparemment.

Et puis il a raison, quand je tombe d’épuisement, j’arrête de pleurer. Le sommeil est mon refuge, et le restera pour longtemps.

C’est le début d’un long dressage qui va durer des années, le temps nécessaire à ce que chaque fonction physiologique fonctionne exactement comme le souhaite papa. Je mange lorsqu’il dit que c’est l’heure de manger, ni avant, ni après. Et pas question de ne pas aimer un aliment, c’est forcément bon puisque papa le dit. Je fais pipi lorsqu’il considère que c’est le lieu et le moment de le faire. J’apprends à marcher parce que, goguenard, il me regarde me brûler les mains sur le goudron trop chaud. J’utilise les couverts très tôt et très bien. J’ai plutôt intérêt car la règle c’est qu’on est privé de repas si on fait tomber sa fourchette par terre.

Comme je suis très intelligente, j’y arrive parfaitement. Papa est très content de moi. Je sais écouter, deviner, pressentir ce qu’il veut….

Mais à chaque étape, mon corps va se fermer un peu plus : puisque je n’en suis pas maître, autant ignorer son existence…

Aujourd’hui, je suis capable (sans le décider consciemment !) de rester 5 jours sans aller à la selle pour ne pas déranger les personnes qui m’invitent. Je peux rester une journée sans boire juste parce que j’ai oublié de sentir que j’avais soif. Je mange à heures fixes ce qui me tombe sous la main. Je m’endors sans transition quand c’est l’heure de se coucher, et je peux dormir 12 heures d’affilée quand la vie me semble trop difficile. Je ne touche pas les gens et je ne les laisse pas me toucher. Je n’ai besoin de rien ni de personne. C’est très pratique l’auto-référencement… Sage, bien élevée, pas exigeante, je suis toujours très contente de l’endroit où on va me poser.

Mais au fond, tout au fond, il y a toujours un bébé qui hurle sa rage, sa frustration, son désespoir, sa terreur… C’est juste que plus personne ne l’entend depuis longtemps.

Avec la thérapie, une lente déprogrammation s'est mise en marche. Quelle victoire la première fois que je n’ai pas fini mon assiette sans me sentir coupable ! Quelle joie quand j’arrivais à dire « je préfère ceci… » plutôt que « Bof, ça m’est égal tu sais ».

Mais quelle tristesse et quelle énergie de chaque jour pour attirer ma propre attention sur un corps que je ne voyais pas, que je ne sentais pas. Il a fallu tout reprendre à zéro…