Le chemin du cœur
Point trois : le miroir brisé

Extrait de mon journal :
Tout à l’heure j’étais ce bébé qui hurle « maman, touche-moi, regarde-moi, je veux vivre, je veux exister, je veux grandir ». Je n’ai pas eu le droit de fantasmer comme les autres enfants : j’étais moi-même la reine omnipotente de ce petit monde, l’héroïne déclarée puis auto-déclarée d’où viennent toutes choses, à laquelle tous se rapportent. Maman n’était qu’une petite fille paumée, papa un petit garçon qui me regarde avec des yeux suppliants : « Ne me laisse pas tout seul ». Quand je pense que j’ai cherché si longtemps ce qui avait bien pu les réunir… Sans le savoir, j’ai continué, perpétué la tradition ; et quand un résidu de ce Moi qui n’a pas réussi à se construire s’est tout à coup manifesté : le vide, le rien, le néant qui paralyse. Comment jeter ses oripeaux devant un tel dénuement ?

Pour moi, être n’est pas un jeu. C’est un combat de chaque instant, c’est très sérieux. J’ai souvenir de ma mère portant des lunettes noires quasiment en permanence : je ne pouvais pas me voir dans ses yeux. Dans mes dessins d’enfant, elle est omniprésente, comme une princesse que je dessinerais des centaines de fois parce qu’il vaut mieux imaginer que de sentir le manque. Elle prend toute la place sur la feuille, immense. Mon jouet préféré était alors un Arlequin, petit bonhomme déstructuré, habillé des morceaux des autres.

Ses premiers départs de la maison datent de ma petite enfance. Elle prenait la voiture et disparaissait, parfois plusieurs jours. Jusqu’à ce qu’elle quitte définitivement le foyer. Je devais avoir 5 ou 6 ans. Je revois encore mon père et ma sœur pleurer… Un autre contrat s’est écrit ce jour-là : « Je vais t’aider papa ». On dit que j’ai passé un an auprès delui avant qu’elle ne commence à nous reprendre, mes deux sœurs et moi, les mercredi et les week-ends. Je n’en ai strictement aucun souvenir.

A partir de ce moment, la brisure intérieure est consommée. Je n’ai pas besoin de ma mère, je suis grande et forte, je ne veux plus penser à elle, elle n’existe plus. Ce faisant, je me coupe de la moitié de ce que je suis : je veux faire pipi debout, je déteste les robes, papa me coupe les cheveux lui-même, très courts. Souvent, on me prend pour un petit garçon dans la rue, et j’en suis très fière. Puisque être une femme c’est faire souffrir les autres, alors je serai un garçon. Je n’ai de cesse d’arriver à faire tout ce que les garçons font : foot, rugby, bagarres, bricolage,… Mes jeux préférés sont le Mécano et les Lego technics.

Paradoxalement, alors que le déni est à l’œuvre, je martyrise les garçons à l’école. Je suis punie, pour les avoir mordus au sang, griffés, et même une fois, un papa a téléphoné à la maison parce que j’avais frappé son fils dans les parties. Frappé, c’est bien gentil. Je me souviens encore de la rage avec laquelle je l’ai mis à terre et avec laquelle je l’ai écrasé, sciemment, à cet endroit là, de toute la force de mes talons. Aveuglée. Jusqu’à ce que je reprenne conscience et que je le vois enfin, en train de pleurer. Pendant toute mon année de CM2, j’ai été à la tête d’une meute de filles, oui, une meute. Nous aboyions littéralement : à chaque récréation, je me précipitais vers un arbre noueux, notre tanière, et nous jouions aux chiens. Chaque fois qu’un garçon s’approchait trop près, nous menacions de le mordre.

La même année, mon « mariage » avec un copain a été mis en scène dans la cours : je me souviens encore de la tête ronde criblée de tâches de rousseurs de celui qui jouait le curé.

Ce qui était censé être une période de latence était déjà teintée d’hystérie…

Ça ne s’est pas arrangé à l’adolescence. Je n’ai rien pu faire contre l’apparition des signes extérieurs évidents de ma féminité, précoces, envahissants. J’en avais honte, je les cachais sous de grands pulls informes. À cette époque, je vivais à nouveau avec ma mère. Elle, elle était féminine, reconnue comme telle dans le collège que nous fréquentions toutes les deux, avec sa belle décapotable et ses mini-jupes. Dans la classe, je l’appelais « Madame », manière symbolique de garder la distance. Pour ne pas rendre les autres jaloux, elle me mettait toujours 18 au lieu de 20… J’étais très fière d’être « la fille de la prof » et j’en avais terriblement honte à la fois. Je ne voulais pas que ça se voit.

Cette année là, j’ai laissé poussé mes cheveux, peut-être pour dire à mon père « lâche moi un peu », à moins que ce ne soit pour mieux cacher mes traits féminins et mon acné ? Sur les photos de classe, nous sommes côte à côte avec maman, nous nous ressemblons. Elle n’est pas ma mère mais ma rivale.

À la maison, elle restait beaucoup absente, retenue à l’extérieur par tout un tas d’activités sociales. J’avais donc tout loisir de gérer le foyer, de nourrir mes sœurs, d’être une maman de substitution en quelque sorte.

A dix-sept ans, après plusieurs années de règne sans partage sur la maisonnée, je lui ai reproché sa façon d’éduquer ma petite sœur ; elle s’est enfin positionnée en me disant que c’était elle la mère. Je ne l’ai pas supporté. J’ai préparé ma valise en cachette et je suis partie sans prévenir m’installer chez mon père où j’ai passé les six mois qui me séparaient du bac enfermée dans une pièce du grenier à réviser mes cours.

Dix années de thérapie n’ont pas suffit à recoller les morceaux intérieurs. J’ai bien repris contact avec ma mère réelle mais je suis encore incapable de me regarder dans un miroir. Je regarde soit le visage, soit ce corps féminin qui m’est étranger, mais jamais les deux en-même temps et surtout pas trop longtemps pour ne pas être aspirée dans un autre monde.