Le chemin du cœur
Point six : cogito ergo sum

Extrait de mon journal :
Pourquoi ? J’en suis réduite à cette question qui, somme toutes, résume assez bien les milliers d’autres qui me traversent l’esprit à chaque instant.
Il m’est apparu que la seule thérapie valable est probablement ce pauvre stylo de plastique qui glisse sur le papier. Peine perdue. Je sais pertinemment qu’il est inutile de s’attaquer aux symptômes, en l’occurrence neurologiques, quand on ne s’attarde même pas sur leur origine.
Paradoxalement, la quête d’une, ou de plusieurs cause(s) est tout aussi destructrice que les symptômes eux-mêmes.
Parfois on a l’impression de franchir une étape, d’atteindre un but, d’obtenir une réponse même partielle. Mais les certitudes, si séduisantes soient-elles, constituent un danger pour le corps et l’esprit. Alors on repart. Les affres de l’incertitude, bien que foncièrement insupportables, me semblent préférables au cocon malsain d’une vérité considérée comme telle.

J’ai dû commencer à penser tôt, très tôt. Il fallait absolument mettre du sens sur une expérience insensée. Parfois j’ai l’impression de n’être qu’un cerveau, comme celui qui vit dans un bocal dans « La cité des enfants perdus ». Petite fille, on me voyait déjà assise, pendant des heures, à observer et réfléchir, les sourcils froncés, tel un petit penseur de Rodin. Je disséquais, j’analysais, je structurais le monde. Comment un ver de terre arrive-t-il à défaire le nœud que je viens de faire avec son corps ? Comment les fourmis s’organisent-elles lorsque j’inonde une des entrées de leur maison ? C’est en regardant la nature que j’ai créé mes hypothèses. D’ailleurs, j’ai choisi plus tard de faire des études de biologie, dans un effort toujours renouvelé de comprendre le fonctionnement de la vie. Adolescente, je collectionnais les articles de génétique publiés dans Sciences et Vie. Comment se transmet la vie ?

A douze ans, j’ai commencé à faire mon arbre généalogique. Je passais des heures à écrire aux mairies pour retrouver la trace de mes ancêtres, comprendre d’où je venais. Il faut dire qu’en l’absence de ma mère, j’étais embourbée dans une famille paternelle où la question de l’inceste est à la fois complètement taboue et omniprésente. Il se dit que mon grand-père aurait abusé de ma tante lorsqu’elle était petite. Est-ce vrai ? Je suis l’héritière de cette question sans réponse. Dans la famille, il y a ceux qui y croient, et ceux qui n’y croient pas. Plus la famille cherche à le refouler, plus il m’importe d’avoir enfin une réponse, de briser ce contrat familial qui chuchote que l’autre sexe est dangereux. Ce qui est certain, c’est que l’incestuel rode partout : dans la violence larvée ou explicite des relations, dans les humiliations publiques à connotations sexuelles faites aux adolescentes, dans l’incapacité fonctionnelle de mon père à laisser une part d’autonomie (physique et psychique) à ses enfants, dans les fessées « cul-nu » dispensées devant tout le monde, et dans la dénégation permanente par des ricanements de tout ce qui peut se rapporter au corps, au désir, à la libido,…

L’intimité n’est jamais respectée : lorsque mon grand-père se promène en slip devant ses petits-enfants, lorsqu’il ouvre la porte de la chambre de ma sœur sans frapper (elle a alors 21 ans et est en train de se mettre un tampon), lorsque mon père supprime purement et simplement le verrou de la salle de bains, m’obligeant ainsi à me doucher la peur au ventre.

L’ordre symbolique est constamment mis à mal : lorsqu’on me donne la place d’une mère, lorsque mon grand-père m’appelle par le prénom de sa fille, lorsque ma sœur donne à son fils le prénom de mon grand-père encore en vie,…

La loi n’est pas transmise et expliquée, elle est imposée, tyrannique, modulable. Elle n’est pas ternaire, elle est narcissique : c’est la loi du plus fort.

Ah c’est certain, j’ai appris à obéir aux lois ! Je m’enquiers toujours du règlement d’un groupe social que j’intègre, pour le respecter et le faire respecter. Je suis parfois plus royaliste que le roi, devinant même les règles implicites. Transgresser serait comme un arrêt de mort.

La loi et le concept sont pour moi comme un cube métallique dans lequel je me serais enfermée pour survivre, informe à l’intérieur. Le cadre n’est pas soutenant et créatif, il est à la fois mortifère et vital.

C’est ainsi qu’au cours de ma thérapie j’ai rencontré un nombre invraisemblable de deuils non faits, de toute puissance non castrée, de choix jamais incarnés. À l’intérieur du cube, c’est une masse effrayante et grouillante de pulsions archaïques. Aucun des interdits fondamentaux n’est réellement intégré, aucune des castrations n’a vraiment été symboligène.

En surface, j’ai l’air sûr de moi, complètement adaptée aux règles sociales. A l’intérieur, j’ai peur d’être déchiquetée, dévorée, transpercée ; et j’ai peur aussi de mes propres envies de meurtre et de mon propre de désir de vie.

Ma thérapie a donc été une longue succession de deuils jusqu’à la dépression primaire : j’ai pleuré un père omnipotent, désormais déchu et que pourtant j’aime toujours ; j’ai pleuré une mère, si lointaine en moi, qui peu à peu est redevenue réelle et que j’aime profondément ; j’ai aussi pleuré ma grand-mère maternelle, aujourd’hui décédée, découvrant petit à petit quelle place elle avait tenue pour moi et quel symbolique elle avait nourrie en moi pour que je sois quand même capable d’amour.

J’ai pleuré mon premier enfant, mort avant d’avoir été vivant.

Et puis j’ai pleuré mon rôle de mère de substitution, remettant les générations à leur place, et je suis aujourd’hui à côté de mes frère et sœurs, égale à eux, main dans la main.