Le chemin du cœur
Point quatre : le patriarche

Extrait de mon journal :
Dans la relation, c’est comme si je ne pouvais être que soit une petite fille terrorisée (dont la principale arme est de couper la communication pour se protéger), soit un tyran destructeur (dont la principale arme est d’écraser l’autre par la communication excessive). Le paradoxe se retrouve même à l’intérieur de chaque personnage : la petite fille impuissante devient toute puissante dans la relation en utilisant l’arme de la non communication, le tyran tout puissant devient impuissant dans la relation face à l’autre écrabouillé sur lequel il n’a plus aucune prise puisque par la sur-communication il a finit par le faire taire…
C’est comme si, dans les micro-événements comme dans les plus larges, ce paradoxe se rejoue sans cesse, comme si je ne pouvais pas imaginer que je ne suis ni l’un ni l’autre de ces personnages impuissants et tout puissants mais simplement moi, avec ma force, mon identité.
Le simple fait de parler avec quelqu'un impliquerait nécessairement pour moi la manipulation, la perte de mon identité, la fusion mortifère. Comme s’il m’était impossible de partager ce que je suis sans le perdre immédiatement, en fantasmant l’autre soit comme une petite chose tremblante à protéger, soit comme un monstre inquisiteur.
En étant simplement ce que je suis, j’ai l’impression de la mettre face à ce que l'autre n’est pas. Le paradoxe est partout : quand je lui dis avec tout l’amour que je peux « Prends soin de toi, penses à toi », je le mets face justement à ce qu’il n’arrive pas à faire, provoquant sa hargne. Etre simplement moi reviendrait à détruire l’autre, ou du moins à lui faire beaucoup de mal.

Quand maman est partie, je me suis agrippée de toutes mes forces à ce filet de vie en moi, en investissant mon papa comme un dieu tout puissant, en voulant devenir lui, en ne voyant plus que lui plutôt que ma propre souffrance.

Mon papa, il savait tout, voyait tout, décidait de tout. Je lui vouais une grande admiration. Et à la fois, il me terrorisait.

A deux ans, j’étais déjà capable de reconnaître une latte de parquet, strictement identique aux autres à première vue, qui séparait le salon de la salle à manger : il y avait le côté autorisé, et le côté interdit.

Mon père est humiliant et autoritaire. Il utilise les châtiments corporels comme méthode éducative : claques, fessées, coups de bâton, de ceinture, de tout ce qui lui passe sous la main en cas de crise de rage. La douche glacée sert à calmer l’enfant qui hurle. Le comble du raffinement, c’est lorsqu’il demande à l’enfant qui vient de faire une bêtise d’aller chercher lui-même « la pédagogie » (c’est le nom que porte le bâton…) pour se faire punir.

Lorsqu’un enfant s’est fait mal et pleure, il place son visage tout près du sien… et hurle encore plus fort ; avant de lui demander s’il n’a pas abîmé les cailloux en tombant.

Je ne peux parler de tout cela qu’avec distance : je n’ai absolument aucun souvenir d’une quelconque violence à mon encontre. Je n’ai pas de souvenirs du tout de la vie avec lui quand j’étais petite en fait, ni bons, ni mauvais. Pas de trace explicite dans mes dessins non plus : mon père n’y figure pratiquement jamais. Tout cela, je l’ai observé sur les autres, mes frère et sœurs. Chez mes cousins aussi, car ce mode de fonctionnement est un héritage familial. La violence, physique et verbale, est un mode de communication normal dans ma famille paternelle.

Le paradoxe aliénant, c’est que j’ai été élevée dans une très haute idée de moi-même.

J’étais l’aînée, la préférée. J’avais des prérogatives sur mes frère et sœurs (le fameux « droit d’aînesse », toujours en vigueur chez nous) mais aussi sur la seconde femme de mon père : à table, c’est moi qui étais assise en face de lui. Ma belle-mère était avec les enfants.

Ensuite, dans ce clan d’origine Corse, on se pense différents des autres, plus intelligents, plus beaux. On a grand plaisir à faire des jeux de mots que nous sommes les seuls à comprendre, excluant ainsi le reste de l’humanité.

J’ai donc parfaitement conscience de mes capacités. Forcément, c’est comme ça que j’ai survécu, en apprenant à faire tout ce qu’on me demandait… suscitant ainsi l’admiration de bon nombre de personnes au passage : Monsieur C., Monsieur N., Melle L., autant d’instituteurs et de professeurs qui me vouaient une grande admiration. Je m’en suis sûrement nourrie. Seulement que disait mon référent principal quand je rentrais à la maison ? « Au pays des aveugles, les borgnes sont rois », « 18/20 ? Comment as-tu fait pour perdre 2 points ? ». Le message subliminal est donc quelque chose de l’ordre de « L’admiration que tu suscites à l’extérieur est usurpée ma petite, en réalité, tu ne vaux pas grand’ chose… ». C’est sûr, comment lui arriver à la cheville, lui qui a toujours réponse à tout ?

La force, c’est donc mon père qui la détenait sans partage. Il était le seul à avoir le droit de dire « Non » dans la maison. Pourtant, il m’aimait profondément...

J’ai été sa plus fidèle ambassadrice jusqu’à un âge très avancé. Je n’ai pas fait de crise d’adolescence, je ne l’ai jamais confronté directement. Malgré une scolarité plutôt brillante, je me suis lentement effondrée, passant le bac de justesse et ratant ensuite tous les concours et diplômes de l’enseignement supérieur. Je ne pouvais pas prendre le risque d'obtenir un diplôme supérieur au sien. Néanmoins, dans le même temps, j’ai appris à jouer subtilement sur la corde sensible, à le manipuler pour arriver à mes fins. Et même si c’est difficile de l’admettre, il est évident que mes relations aux autres sont parfois teintées de cette séduction narcissique, manière de garder le pouvoir sans perdre l’amour.

Ce n'est qu'à l'âge adulte, après bien des années de thérapie, que j'ai osé lui parler de ma souffrance. Mais je n'ai pas fait le tri. Après tout ce temps de silence et d'obéissance aveugle, c'est sorti comme un coup de poing. Comme on dit,  « Je n'ai pas fait dans la dentelle ». La sanction ne s'est pas faite attendre : je suis bannie, persona non grata. Au fond, je suis soulagée car cette épée de Damoclès qui m'a suivie durant tant d'années est enfin tombée...