Le chemin du cœur
Point deux : le moi-passoire

Extraits de mon journal :
J’ai beau lire, relire, analyser, détailler, comprendre rationnellement… le petit morceau de peau morte ne grandit pas. L’alien qui voulait sortir a pris peur, il se recroqueville depuis que je lui ai dit « vas-y, qu’as-tu à dire ? ». Mon Moi voulait sortir mais il est minuscule, nu, pitoyable, débile, rampant. Si petit qu’il se fait croquer en permanence, incapable de se défendre. Maman.
[…]
Comment exorciser ce manque, désormais si précis et qui semble insurmontable ? L’inanité de ma présence sur terre se fait oppressante. Pourquoi ? Pour qui ? Comment vivre ? Je suis mortellement dépendante de l’énergie des autres. Chaque fois que je reçois, je coule au fond du manque juste après, sans vie. Nul n’est apte ensuite à me donner ce dont j’ai besoin. Je rejette les marques d’affections, surtout lorsqu’elles sont données pour rassurer celui qui donne. Mal donner, mal recevoir, mâle omniprésent. Je sais tout cela mais j’en reste prisonnière. Cela va-t-il seulement s’estomper un jour ? Je ne me sens pas vivante. Je voudrais qu’on me touche, me caresse, me câline. Je voudrais qu’elle me prenne dans ses bras et y dormir. Le soleil est là, il chauffe ma peau mais j’ai froid dedans. Inconsolable. Les canisses craquent en séchant au-dessus de ma tête. Je ne suis ni vide ni pleine. Je suis plate, transparente, légère, inexistante. Je regarde les petites formes géométriques sur la peau de mes mains. Pourquoi ?

 

Mon corps s’est fermé, comme une forteresse. Emprisonnée à l’intérieur, intouchable pendant des années, une petite fille qui attend qu’on vienne la chercher. J’ai traversé la vie comme une sorte de bulldozer, sans rien sentir ou presque. D’excellents résultats à l’école, bien sage à la maison, des amis, et puis des petits amis ; j’ai fini par croire et faire croire que j’allais très bien. Adaptation sociale absolument parfaite ! Pourtant, à chaque départ, à chaque au-revoir, à chaque rupture amoureuse, quelque chose en moi se brisait. Mais je repartais, je retrouvais quelqu’un, vite, pour ne pas m’effondrer. Ce n’est que bien plus tard, avec le travail thérapeutique, que j’ai démêlé peu à peu l’écheveau pour recontacter l’essentiel.

J’ai peur des bêtes qui piquent et qui mordent, des aiguilles, des couteaux, de tout ce qui peut porter atteinte à l’intégrité de ma peau. Je n’aime pas les brosses à dents ni les cotons tiges car « ça rentre dedans ». Je n’aime pas manger des choses fibreuses ou des spaghettis parce que lorsque je les avale, c’est à la fois dedans et dehors pendant quelques secondes. Je ne supporte pas qu’on me touche le nombril, de peur que le nœud se défasse et que mes viscères s’étalent dehors. Mais j’aime aussi jouer avec les chiens qui mordent « pour de faux », comme pour m’assurer de ma présence, de la frontière entre moi et l’extérieur, comme si la trace de leurs dents me permettait de me prouver que je suis bien vivante.

Je ne me suis jamais rien cassé, brisé, blessé gravement. Pourtant, les quelques incidents de la vie quotidienne restent gravés en moi comme autant de blessures insupportables : la triple griffe d’un vaccin, un ongle arraché, un caillou dans le genou, la cautérisation d'une narine sans anesthésie, mais aussi, et surtout, mon appendicite et mon premier avortement par aspiration car là, non seulement « on » est entré me prendre quelque chose, mais en plus je dormais...

J’ai peur de tomber à vélo, d’avoir un accident en voiture, de perdre connaissance,… Je suis agoraphobe, j’ai besoin de vivre dans des lieux petits, confinés, fermés à double tour.

En fait, je ne suis pas sûre du tout ni d’exister ni d’être à l’abri dans mon corps.

Quand je rêve, je fuis souvent, poursuivie par un autre que je ne vois pas. Je cherche désespérément un abri dans la maison sans jamais le trouver. Quand je ferme les yeux, je vois des dents, des monstres, des poulpes, des ogres, qui avalent, ingurgitent, broient, réduisent à néant. Et quand il n’y a pas de monstre, je tombe, indéfiniment, dans un espace noir.

Ce qui s’applique au corps s’applique aussi à ma psyché dans la relation : la limite entre l’autre et moi n’est pas franche, pas sûre. Je suis transpercée par les émotions des autres surtout lorsqu’elles viennent réveiller celles que j’ai soigneusement enfouies au fond de moi.

Les yeux des autres m’aspirent. A partir de ce moment-là, je ne suis plus maître de moi-même, je deviens le serviteur du désir de l’autre, ou du moins de ce que je perçois comme étant son désir car mon « radar » est tellement puissant que parfois je sais avant l’autre ce qu’il veut !

Au début de la thérapie, effrayée par toutes ces images qui émergeaient, je me suis demandé si je n’avais pas été violée. Je n’ai pas la réponse, mais je suis convaincue aujourd’hui que l’effraction génitale n’est pas la seule façon de violer le corps d’une enfant.

Il suffit de la laisser seule trop longtemps avec ses démons, de lui fourrer le biberon dans la bouche quand elle ne l’a pas demandé, de la forcer à manger ce qu’elle n’aime pas, de la laver sans ménagement, de la frapper, de lui interdire de fermer le verrou de la salle de bains, de la surveiller par la fenêtre de sa chambre, et tous ces actes du quotidien qui peu à peu m’ont convaincue que mon père avait tout pouvoir sur mon corps et sur mon esprit. Ma seule défense a été de ne plus rien sentir du tout.

Le plus effrayant c’est de constater aujourd’hui que j’ai vécu sans savoir cela de moi-même… J’ai traversé sans broncher des situations qui me semblent maintenant absolument insupportables.

Dans le social on me trouve forte, intelligente, courageuse, décidée, parfois dure ou même rigide. Je suis méfiante et je n’accorde ma confiance qu’après un temps très, très long, si je l’accorde jamais d’ailleurs. Ceci-dit, je joue toujours le jeu de ce que j’appelle « l’hypocrisie mondaine » : pas question de me fâcher avec qui que ce soit.

Mais je suis une passoire enfermée dans un bunker.
Si par mégarde j’entrouvre la porte de mon château, je suis à la merci de celui ou de celle que j’ai laissé entrer… Si on me touche, je n’existe plus… Le faux-self a pris toute la place, emmurant le moi jusqu’à l’oubli. Lorsqu’au fil des séances de psychothérapie j’ai ouvert la porte, j’ai découvert un être tremblant de terreur, qui se sent agressé par la moindre émotion, le moindre bruit… Je déteste les feux d’artifice : transpercée par les émotions et les cris de la foule, j’ai peur d’éclater avec les fusées.