Le chemin du cœur
Point cinq : le livre-évasion

Extrait de mon journal :
J’ai dévoré ce livre de Racamier comme s’il racontait l’histoire de ma vie, de ma famille. L’inceste, l’auto-engendrement, l’antœdipe, autant de choses qui me ramènent à ce que je suis, à ma non-construction évidente dans de telles conditions. Il faut je note ces idées, même si les écrire est plus difficile que de les penser, même si dans quelques jours j’aurai l’impression d’avoir halluciné un instant : ma famille n’a pas d’origine. Un italien inconnu, une fille-mère, une ville disparue, des cousins germains qui s’épousent d’un côté, un juif polonais qui se perd en Allemagne, des registres brûlés pendant la guerre, une tante qui devient mère pour l’autre branche : impossible de reconstruire la généalogie. Ma famille s’est auto-engendrée et moi avec elle. Tout se mélange, pépé m’appelle du prénom de sa fille, les hommes ne font pas de garçons, l’inceste est omniprésent, ma mère était stérile… ! Il faut que je me calme, je sais bien maintenant que formuler une idée ce n’est pas la sentir.

Je me suis toujours nourrie avec les livres et l’écriture ; avant même de savoir lire, je « corrigeais » au stylo rouge des pages écrites, comme papa et maman, qui étaient tous deux professeurs de français.
Dès que j’ai su lire, j’ai passé des heures, isolée dans ma chambre, enfermée et pourtant libre. J’ai hurlé ma solitude avec Croc-Blanc, je me suis évadée avec La petite chèvre de Monsieur Seguin, j’ai trouvé l’essentiel avec Le Petit Prince, j’ai transgressé la loi de la tribu avec Le Premier Amour. J’ai lu l’intégralité des Contes et Légendes que j’allais chercher, tome après tome, à la bibliothèque. Le temps s’arrêtait, il fallait venir m’interrompre pour aller manger ou dormir. Les contes de Grimm, d’Andersen, des Milles et Une Nuits ; Oui-oui, Fantômette, la Comtesse de Ségur ; et puis la bibliothèque verte, Alice, Jules Vernes. À douze ans, j’avais lu l’œuvre complète de Boris Vian…

Les livres sont mes compagnons, mes confidents, mes amis fidèles. Le moyen vital que j’ai trouvé pour échapper à un réel trop sombre.

L’été, alors que mes copains commençaient à partir en vacances sans leurs parents, j’étais contrainte d’aller en famille dans les campings les plus isolés de France. La première année, je me suis fait des amis. J’ai beaucoup pleuré lorsqu’il a fallu leur dire au-revoir, sous le regard moqueur de mon père qui ne comprenait pas ma souffrance. Les années suivantes, je n’ai plus jamais lié d’amitié estivale avec quiconque ; je restais enfermée dans ma tente pendant des heures avec mes peluches et mes livres, ou j’allais m’épuiser à construire des barrages pharaoniques sur la rivière. On m’appelait « L’ours ». Moi j’étais bien toute seule dans ma tête, en attendant la rentrée et l’oxygène de l’école.

Mes années de collège restent comme une parenthèse enchantée, créative. Je faisais du théâtre, j’écrivais au club journal, j’adorais faire des rédactions, des exposés, des résumés de lecture, inventer des histoires. Ce qui s’apparentait à un calvaire pour certains de mes camarades me procurait beaucoup de plaisir.

Je me suis demandé souvent avec nostalgie où était passée cette créativité. Tout a disparu avec l’adolescence et, pire encore, les études supérieures. J’ai cessé de lire par plaisir, et puis j’ai cessé de lire tout court, pendant plusieurs années, tandis que mes symptômes névrotiques apparaissaient : crises d’angoisse, hypochondrie maladive, mal-être. Je ne savais plus rêver, sauf pour un seul sujet, devenu obsessionnel : mon petit ami. Je rêvais qu’un jour la relation serait meilleure, qu’il me regarderait enfin, ou alors qu’un jour je rencontrerais quelqu’un d’autre, l’homme de ma vie. J’ai passé ainsi des années à rêver qu’il allait changer. Je l’ai épousé, sans croire à notre histoire, parce qu’il me l’avait demandé en pleurant sur mes genoux alors que je venais de lui annoncer que je souhaitais rompre ; j'ai suivi son désir de faire avorter l’enfant que nous aurions pu avoir ; comment aurait-il pu être un père à la hauteur du mien ? Et puis j’ai continué à rêver, en regardant d’autres hommes, à l’extérieur de mon couple. En général, je les choisissais suffisamment ambigus pour y croire, mais incapables de passer à l’acte pour ne pas être confrontée au réel. J’ai ainsi passé des heures à rêver, à la fois inconsciemment terrifiée à l’idée qu’un prétendant se déclare, et terriblement frustrée qu’il ne le fasse pas.

Au début de la thérapie, je n’avais absolument aucune image lorsque mon thérapeute (que j’avais naturellement choisi homme) me demandait de m’allonger et de fermer les yeux. J’étais paralysée d’angoisse à l’idée qu’il abuse de la situation et me touche, tous les sens en éveil pour me défendre en cas d’alerte. J’écoutais sa respiration plutôt que la mienne. Il m’a fallu six mois pour avoir suffisamment confiance en lui et lui dire… que je n’avais pas confiance en lui : premier pas vers la résolution d’un complexe d’Œdipe mal terminé, et première ouverture à des images intérieures qui ont alors commencé à émerger.

J’ai recommencé à lire et à écrire avec le début de la thérapie… Depuis toutes ces années, malgré les déménagements et les ruptures, les aléas de la vie, les choses qu’on jette ou qu’on oublie, j’ai toujours emmené dans mes cartons ce que j’avais de plus précieux : mes livres, du plus ancien au plus récent, comme des morceaux de moi, des témoins de mon histoire.