Le cauchemar

Elle a une capacité rare à s'attacher immédiatement à une personne dès lors que celle-ci a généré chez elle une sensation agréable : un rire, un regard, un partage.

Au début, elle appelait ça de l'amour. Elle imaginait la suite, et désirait une relation amoureuse, n'ayant pas d'autre point de référence pour qualifier cet élan. Désormais, il n'y a même plus de projection durable sur une relation pérenne, quelle que soit sa nature.

Quand l'Autre est là, elle est contente. Rien de plus. C'est juste un sentiment. Et comme ce sentiment est moelleux, elle veut le vivre encore. L'Autre est là, elle se sent bien. L'Autre part, elle attend qu'il revienne.

C'est comme ça depuis qu'elle est née, une inéluctable alternance.

Attendre des heures dans le noir que maman vienne, pour la voir repartir aussitôt.

Que l'Autre soit présent physiquement mais absent par la pensée, ou alors absent physiquement mais toujours présent par quelques mots ou signes qui lui rappellent qu'il existe, cet Autre semble déployer des trésors de créativité pour lui échapper, toujours, tout en ne disparaissant jamais vraiment, laissant flotter un espoir de le revoir.

Ce qu'elle expérimente inexorablement c'est un mur entre elle et cet Autre, une impossibilité de relation, quels que soient les efforts déployés. C'est même pire lorsqu'elle fait des efforts : il semble que sa demande soit tellement profonde qu'elle fait fuir l'Autre. Il semble qu'elle soit perçue comme quelque chose d'envahissant ou d'enfermant, bien souvent les deux à la fois, d'insupportable en tous cas.

Régulièrement, excédée d'être dans cette attente et de subir cette absence qu'elle perçoit comme un rejet, elle rejette à son tour cet Autre, le met loin d'elle, de toutes les manières possibles, des plus subtiles aux plus brutales. Mais une fois qu'elle a réussi (ça met parfois des années), miraculeusement, un autre Autre se présente dans sa vie, et elle s'attache à nouveau. C'est irrésistible.

Voir maman déchirer le noir alors qu'on avait perdu tout espoir.

Tout porte à croire qu'en réalité, ce qu'elle cherche à vivre en permanence est le sentiment de frustration. Elle le connaît tellement bien, pour avoir grandi avec, qu'il est le synonyme parfait d'exister. Lorsqu'elle n'attend pas l'Autre, elle n'existe pas. Ça fait très longtemps qu'elle le sait. "Sans reflet tu n'existes pas" (1999) est la première trace écrite de son journal.

Depuis, elle a cherché partout, s'est débarrassée de mille autres oripeaux, jusqu'à ne plus croire en rien, ne plus avoir aucune certitude, sur elle, sur les autres, aucun attachement aux objets, aux lieux ou aux concepts, aucune peur de se laisser traverser par n'importe quelle émotion.

Pourtant cet élan d'attachement perdure. À tel point que, cherchant à le comprendre, à s'accepter comme elle est, dans toutes ses parts même les plus étranges, elle a parfois décidé d'exprimer cet attachement complètement, sans filtre, sans tabou, à cet Autre, dans une sorte de "ça passe ou ça casse" quasi suicidaire… au résultat toujours plus violent : l'Autre s'écarte plus vivement encore que les autres fois.

Tendre les mains vers maman et la regarder disparaître dans le noir.

L'Autre dont il est question maintenant ne fait pas exception. Il est le dernier avatar d'une longue série d'expériences identiques. Elle n'est même pas étonnée de ce qui vient de se produire. Elle le vit pratiquement sans plus aucune émotion, blasée. Le film a tellement été joué que la pellicule est usée.

Elle a pourtant le sentiment d'avoir tenté toutes les variantes possibles pour sortir de ce cauchemar. Mais rien n'y fait. À la fin de l'histoire, elle est seule. Et persuadée d'être à l'origine de cette solitude. Qu'est-ce que j'ai fait de mal ? Aurais-je dû me comporter différemment ?

Hurler dans le noir sans obtenir de réponse.

Elle voit bien qu'elle a quelque chose à comprendre, mais quoi ?