La rose et le lotus

Un bouton de rose n’en pouvait plus d’être lui-même. Il avait tout bonnement l’impression d’étouffer. Ça durait depuis tellement longtemps, qu’il ne se souvenait même plus depuis quand. N’y tenant plus, il se tourna vers le grand lotus fleuri non loin de lui et lui demanda :

  • Comment as-tu fais pour fleurir ?
  • Je ne sais pas, c’est advenu, il n’y a rien à faire…
  • Oui mais par quelles étapes es-tu passé ?
  • Que dire… J’ai passé beaucoup de temps assis à ne rien faire, et puis un jour, ça a eu lieu d’un seul coup, je me souviens même du jour où ça s’est produit.
  • Tu veux dire qu’il n’y a rien à faire ?
  • Non, rien du tout !
  • Oui mais je souffre, je voudrais ne plus souffrir et être une belle fleur ouverte qui ne souffre plus comme toi ! Je dois mal m’y prendre ?
  • Tu ne seras jamais comme moi, puisque tu es déjà toi-même. Une rose n’est pas un coquelicot ni un lotus. Ça se passe différemment pour chacun. Parfois la fleur s’ouvre en une seule nuit, parfois elle prend tout son temps, doucement, parfois même elle s’ouvre puis se referme, avant de s’ouvrir à nouveau.
  • Ah… Alors je dois trouver ma propre façon de faire ?
  • Non, il suffit juste de regarder ta propre façon d’être.
  • C’est facile pour toi de dire ça, tu es né sur de l’eau lisse et claire. Moi j’ai dû me battre, regarde, j’ai même des épines pour me défendre.
  • Que sais-tu de mon histoire ? Je suis né dans la vase, et j’ai mis longtemps à en sortir avant de fleurir.
  • Oui mais, je ne comprends toujours pas… Pour t’ouvrir, il a bien fallu que tu étires tes pétales ?
  • Non, mes pétales se sont ouverts seuls. Ma seule erreur pendant ce temps ça a été de croire que chaque fois que l’un d’entre eux s’entrouvrait, je croyais que j’allais mourir, du coup je souffrais beaucoup. Maintenant j’ai compris : bien sûr que je suis mort, puisque je ne suis plus un bouton. La mort est une illusion, tout autant que le petit bouton limité que tu crois être.
  • Je dois me laisser mourir pour fleurir ?
  • Tu ne dois rien du tout. Tu peux juste observer ce qui se passe à chaque instant et t’émerveiller de ce qui est en train de se produire. Tu n’as aucun moyen d’agir, tu peux juste faire confiance à la vie qui passe par toi et qui est en train d’éclore, sans porter de jugement sur ce qui se passe. Sens la pluie qui coule sur tes joues, sans te demander si c’est bien ou mal. Sens les contractions de tes pétales sans te dire qu’ils ne devraient pas se contracter. Sens ta peur de mourir, puisqu’elle est légitime : tu es en train de mourir à chaque instant. Aime tout cela, et tôt ou tard, tu fleuriras.