La mue

Quand j'étais petite, je faisais un rêve bizarre.

Je marchais sur une surface blanche qui s'étendait à l'infini. Quand je posais un pied, ça faisait un trou dans la surface. Je n'avais donc pas d'autre choix que de faire un pas supplémentaire.
À la fin du rêve, il ne restait plus qu'un seul petit carré devant moi. J'avais donc le choix entre rester sur place et tomber dans le vide ou faire un pas et tomber aussi.

Je viens de le comprendre...

 

Samedi 8h
Le peu de points de repère qui me restaient encore volent brutalement en éclat.
Y compris celui qui pourrait paraître dérisoire mais qui, par sa simplicité et sa régularité est devenu très important pour moi. Il a choisi ce jour-là pour disparaître lui aussi.
Valise, bus, gare, train, solitude.
Je serre les dents, j'avance, un pas devant l'autre, pour ne pas tomber.
Un chevreuil écrabouillé passe sous le siège de mon TGV en guise de symbole.

Samedi 17h
Rencontrer sa Sainteté, retrouver la douce, mettre des têtes sur des pseudos, et des pseudos sur des têtes.
Rire, sourire, partager, écouter, parler, pouéter.
Dialoguer silencieusement avec l'introverti qui n'en a pas l'air comme ça mais qui pourtant passe une excellente soirée.
Danser dans le métro, rire encore.
En un mot : oublier.
Fermer la porte de la chambre d'hôtel et se souvenir.
Dormir, pour ne plus penser.

Dimanche 12h
J'ai quatre heures à attendre avant le rendez-vous qui m'a été fixé.
Je marche dans le froid piquant en tirant ma valise à roulettes.
Je croise des tas de visages mais je ne les vois pas.
Sentiment de chute vertigineuse dans un no-man's-land émotionnel.
Il me semble toucher du doigt cet état de court-circuit intérieur qui fait passer subitement à l'acte suicidaire et qui était resté jusque là pour moi un mystère.

Dimanche 17h
J'entre dans l'appartement douillet d'un jeune couple qui m'accueille avec bienveillance. Le petit garçon me montre ses dinosaures.
Un ami apporte des gâteaux tandis que des crêpes chuchotent dans la poêle.
En quelques mots échangés, des idées nouvelles d'activités professionnelles possibles pour moi jaillissent comme des petites bulles d'oxygène dans ma tête.
J'ai l'impression qu'un matelas gonflable de pompiers vient de s'ouvrir sous moi pour amortir ma chute.

Lundi 16h
J'apprivoise l'appartement vide dont on m'a donné les clefs en toute confiance.
Je travaille sur l'ordinateur pour essayer de ne penser à rien mais ça ne fonctionne pas.
Le désarroi refait surface et je pleure enfin, doucement, cette page qui se tourne.
En moins d'une heure, j'expédie toutes les formalités administratives qui me lient encore à ce passé. Puis j'envoie un mail lapidaire pour informer, comme un coup de poing en retour de celui que j'ai reçu.

Mardi 14h
Mes hôtes rentrent chez eux avec 24h d'avance sur ce qu'on m'avait annoncé.
Je suis sur la défensive mais en moins de cinq minutes je comprends que j'ai à nouveau affaire à la bienveillance incarnée.
Ils me disent que je peux même rester deux mois si j'en ai besoin, le temps de trouver autre chose.
En trois coup de cuillère à pot les règles de vie commune sont verbalisées. C'est d'une simplicité confondante.
Le matelas de pompier continue de se déployer sous mes pieds.

Mardi 16h
Famille, amis, téléphone, mails,... Je me rappelle que non, je ne suis pas seule au monde, que tout ça c'est dans ma tête. On parle de l'organisation du réveillon de Noël. Je reprends pied avec la réalité.

Mardi 18h
Le point de repère qui se croit dérisoire refait discrètement surface. Je souris.
S'il pouvait m'entendre, j'aimerais lui chuchoter : "T'es important tu sais. Peut-être que tu comprends pas pourquoi toi, pourquoi comme ça, mais moi non plus je comprends pas, et on s'en fiche."

Mardi 20h
Apéro-projets avec les commoners.
Je découvre des gens brillants, d'une maturité relationnelle exceptionnelle, des projets passionnants, en lien avec ma formation initiale, la biologie.
J'entends aussi qu'ils ont précisément besoin d'une compétence comme la mienne et je ressens des élans contributifs toute la soirée.
C'est comme si ma place était là, qu'il n'y avait plus qu'à la prendre.
Le matelas de pompier fini de se déployer...

Mardi 23h
La sensation de chute c'est inversée, je suis presque enivrée par les possibilités qui s'ouvrent, comme une spirale qui monte vers le ciel. J'ai l'impression d'avoir traversé le miroir, accepté la chute intégrale pour enfin m'apercevoir que ce n'est pas le vide qui m'attend en dessous de la surface de mon cauchemar de petite fille.

Il va me falloir beaucoup de temps pour digérer autant de choses condensées sur une période aussi courte...

Je pose mon casque sur les oreilles, je clique sur play.