Je suis écrivain

C’est curieux comme je ne m’autorise toujours pas à affirmer que « Je suis écrivain ».

Lorsque j'écris, je joue avec la « réalité » comme avec une pâte à modeler multicolore qui n’exige aucun autre respect que celui de laisser le flux de joie me traverser.

Lorsque j’écris, je vois des couleurs, des textures, des objets animés d’une âme similaire à la mienne. Je sens qu’être écrivain est un métier, mon métier, et qu’il me faut l’apprendre.

Lorsque j'écris, je retouche, corrige, amende, gribouille, cherche des synonymes, dans une espèce de perfectionnisme espiègle. Et puis, sans véritablement savoir pourquoi, à un moment, la phrase est juste et je cesse de la torturer.

Lorsque j'écris, je suis loin des fantasmes de l’écrivain saisi par une muse extérieure à lui. J’ai plutôt l’impression que tout en moi se met à vivre dans cet exercice, ce moi que je ne connais pas, celui qui cherche à s’exprimer depuis si longtemps...

Le seul secret serait cette urgente évidence à enfin admettre que je ne sais faire que ça, que je ne veux faire que ça, que je n’existe que par ça, et que je ne me perdrai plus jamais dans d’autres activités que celles-là ?

Peu importe si j’ai du talent ou pas, si je serai publiée ou non. Ces questions ne doivent plus interférer avec mon ressenti. Celui qui me fait me trouver à ma place, assise seule au milieu d’une brasserie bondée, la tête penchée vers la table en verre, sans que personne n’y trouve à redire car je renvoie une image connue et familière, celle de l’artiste que l’on n’interrompt pas et dont la solitude collective est une des rares à être socialement admise.

Ma vocation, c’est la documentation subjective de ma vie et de celles de mes contemporains, tout simplement.