Douance et estime de soi

Pour changer un peu du sujet de l'autisme, voilà que la question de la douance refait surface ces derniers temps, alors que je pensais avoir "digéré" cet aspect de ma personnalité.

Et en même temps, comme chacun de mes articles, celui-ci n'émerge pas par miracle, il a sans doute juste eu un temps de gestation un peu plus long que les autres et l'accouchement est provoqué par un contexte particulier.

Peut-être aussi que je l'ai reporté, parce que parler des souffrances du surdoué, ou de ses cinq sens exacerbés reste "politiquement correct" et, pensais-je, audible pour celles et ceux qui ne le sont pas ou qui ont du mal avec l'idée de l'être.

Mais s'aventurer sur le terrain de l'estime de soi, c'est oser poser le constat qu'on a des capacités supérieures à la moyenne. Et ça, pour l'assumer, ce n'est pas simple. Assumer que ça peut faire grincer des dents, rendre jaloux, assumer que, même si c'est juste un fait dénué de la moindre notion d'échelle de valeur vis à vis des autres, ça peut être perçu comme de la suffisance ou de la vantardise. Dont acte, je l'assume donc maintenant.

Car c'est juste un fait statistique et biologique : dame nature s'appliquant, dans sa grande sagesse, à créer des modèles variés dans une même espèce, place dès la gestation quelques paquets de neurones supplémentaires sous le crâne de l'individu surdoué. Donc, outre les aspects les moins connus du grand public, ce qui le caractérise généralement, c'est sa capacité à faire certaines choses mieux que le commun des mortels. Il apprend plus vite, a plus de mémoire, s'intéresse à plus de choses. Du coup il acquiert assez tôt plus de vocabulaire que les autres, se pose des questions existentielles dès le plus jeune âge, et se passionne pour des sujets qui n'intéressent pas ses petits camarades de classe (cette liste est loin d'être exhaustive).

Pour autant, et contrairement aux clichés véhiculés par les médias, c'est rarement un génie.

Pendant longtemps, je n'ai pas su que j'avais un QI supérieur à la moyenne. J'avais donc un regard tronqué sur le monde que je jugeais à l'aune de mon ignorance. Si certains ou certaines n'étaient pas comme moi, c'était soit que c'était des fainéants, soit, les pauvres, qu'ils n'avaient pas eu de chance dans la vie. Ah oui, précisons à ce stade que mes deux parents sont profs et de gauche, donc que j'ai grandi accompagnée par l'idée de l'égalité des chances, et du rôle fondamental de l'école pour la faire exister.

Non seulement je n'étais pas consciente de mon état, mais en plus, comme tout bon surdoué, je distinguais des détails que nul autre ne voit. Qu'est-ce que ça implique ? Eh bien que je remarquais tout ce qui cloche, chez les autres bien sûr, mais chez moi avant tout. Fautes d'orthographe, limites dans certaines matières (eh oui, même un surdoué n'est pas bon partout), feutre qui déborde du dessin, et j'en passe. Cette caractéristique a un corollaire redoutable : le perfectionnisme. Jamais contente de ce que je produis, jamais fière de moi, jamais satisfaite. Être première de la classe n'y changeait rien. Surtout si l'on ajoute à cet état naturel un environnement éducatif "à l'ancienne" qui souligne les fautes en rouge et dans lequel on se fait engueuler quand on a 18/20 parce qu'on a perdu deux points...

Par accumulation d'expériences, j'ai quand même noté assez vite que, malgré mes intolérables imperfections, je me situais la plupart du temps "au-dessus" des autres dans une culture où la compétition est la norme. Donc, bon an, mal an, j'ai développé une confiance en moi, en mes capacités disons. Ce que je faisais n'était, à mes yeux, pas terrible, mais j'ai vite pigé que c'était suffisant pour épater la galerie. Seulement ça crée une dichotomie à l'intérieur de la tête qui peut se résumer ainsi : "t'es médiocre, c'est juste que les autres ne s'en aperçoivent pas". On appelle parfois cela le syndrome de l'imposteur.

Le fait de passer un test de QI il y a maintenant huit ans, a remis un peu d'ordre dans mon univers. Ça m'a donné une explication rationnelle à cet état de fait que j'avais constaté, et, en plus de mieux connaître mon fonctionnement (mine de rien, comprendre qu'on entend les sons plus forts que les autres, ça aide), ça a donc eu plusieurs effets :

  • ça a renforcé ma confiance en moi : oui, je sais faire des trucs que les autres ne savent pas faire, c'est factuel et maintenant je sais pourquoi ;
  • ça m'a rendue beaucoup plus humble : non, tout ça n'a rien à voir avec un quelconque mérite, je suis née comme ça, et je n'y peux rien. Je ne suis pas fière d'avoir les yeux bleus, pourquoi serais-je fière d'avoir de la substance blanche en plus ?
  • ça a développé une bienveillance inédite vis à vis des personnes dites "normales" (au sens statistique) et j’ai compris pourquoi c'était à moi de faire un effort pour vivre en bonne intelligence avec tous ces gens puisque, faisant partie d’une minorité, je ne pouvais pas exiger de la majorité qu’elle s’adapte à moi.

Mais s'il y a bien quelque chose que ça n'a pas modifié, c'est l'estime que j'ai de moi-même. Ça, c'est comme une mâchoire qui attendrait constamment son heure dans l'ombre. Partout, tout le temps, elle revient pour te mordre un bon coup.

Après ce fameux test, et pendant plusieurs années, je n'ai plus fréquenté que des homologues. Soit parce que j'allais à des rencontres dédiées aux hauts QI où je me suis fait des amis, soit parce que je gravitais dans des sphères où ils sont majoritaires (même lorsqu'ils s'ignorent). C'était un peu plus facile c'est vrai, mais je ne me suis pas départie pour autant de cette peur permanente de "déranger", de "ne pas être comme les autres", d'être "décalée". Disons que ça s'est juste atténué.

Et puis il y a un an et demi, je me suis installée toute seule, au fin fond de la province, dans une petite ville de 12 000 habitants. Pendant un an, j'ai soigneusement évité de me faire remarquer, j'ai fait mes petites affaires dans mon coin en baissant les yeux pour, surtout, ne rencontrer personne. Mais même comme ça, juste en étant qui je suis, j'ai réussi à me distinguer. Ayant décidé de me lancer dans la photographie, j'ai publié ce que je faisais en ligne. Ce que je fais n'a rien de génial, mais, comme je suis surdouée, de facto, c'est quand même un peu remarquable (au sens strict du terme) par rapport aux photos prises au smartphone par la majorité des gens. Et comme en plus je photographie le patrimoine local, forcément, ça plaît. Mais disons que grâce à un pseudo, j'ai préservé ma petite intimité quand même.

Puis est venu le moment où, comme beaucoup d'êtres humains, j'ai eu faim de relations sociales. Et là, en quelques mois, me voilà confrontée pour la première fois depuis très longtemps à ce que cela signifie d'être moi au sein d'un écosystème équilibré, c'est à dire où la courbe de Gauss des QI n'est pas artificiellement gonflée vers le haut. Au début, je n'ai fait que donner quelques coups de main par-ci par-là. Et puis, grisée par le plaisir de faire et d'apprendre, j'ai laissé libre court à mes capacités de plus en plus. Et ça finit par se voir évidemment. J'en suis rendue au stade où tous les milieux qui s'occupent de gérer la ville (élus, responsables associatifs et culturels,…) savent qui je suis et ce que je sais faire. Je viens même de refuser par deux fois un poste à responsabilités qui me mettrait à peu près au sommet de la pyramide sociale de la commune si je ne faisais pas une allergie à toute contrainte institutionnelle.

Et c'est là que j'en viens à l'objet de cet article… De quoi se plaint-elle exactement ? Comment l'exprimer ? Eh bien voilà : on m'admire, mais personne n'est fier de moi, pas même moi. Est-ce que vous saisissez la nuance ? Vous voyez, la maman fière son fils qui gagne une compétition sportive ? Ou la petite fille fière de son papa qui vient de gagner sa place à The Voice (ça me fait chialer à chaque fois) ? Personne ne se réjouit avec moi de mes succès. Au mieux, on les apprécie pour ce qu'ils apportent, au pire on les jalouse pour ce qu'ils semblent retirer à d'autres.

J'ai bien renoué ponctuellement avec le plaisir d'avoir fait du bon boulot (et ça fait du bien), mais il un reste un trou béant au milieu. On me demande parce qu'on estime mes compétences indispensables. On me veut parce que je vais être utile. On me réclame parce que j'ai une capacité singulière à encourager les autres et à renforcer leur image. Mais dans cette nouvelle vie, je n'ai noué aucune relation véritablement intime, ce genre de relation qui fait que, derrière le masque social, il y a une personne comme tout le monde, qui a juste besoin d'être rassurée, peut-être même plus que la moyenne.

Comment réclamer ça quand on fait tellement de choses mieux que la plupart des gens ? Comment quelqu'un peut-il comprendre qu'on ait besoin autant que les autres d'être encouragée et soutenue ? Comment se dire qu'une personne qui semble avoir autant confiance en elle peut manquer d'estime, être fragile, ou réclamer un câlin comme une gosse de quatre ans ?

Ne croyez pas que je n'ai pas tenté de montrer cette facette. Au contraire, après tant d'années d'expériences et de thérapie, j'ai appris à ne plus faire semblant, à exprimer mes besoins, à ne plus cacher mes failles. Et puis je n'avais rien à perdre dans ce nouvel environnement à tester une autre manière de montrer qui je suis. Mais c'est comme si les gens n'avaient pas envie de voir cet aspect-là de ma personnalité. Ils ont une capacité rare à changer de sujet quand je ne suis plus celle qu'ils souhaitent voir ! Et puis le fait d'avoir développé cette compréhension hors norme de mon fonctionnement (et de celui des autres au passage) et à exprimer mes émotions sans filtre est assimilé non pas à une faiblesse, mais à une force supplémentaire que d'autres n'ont pas.

Alors voilà, pour une fois, je ne vais pas conclure cet article par une envolée lyrique ou une pirouette optimiste. Non. C'est très simple : je me sens seule.

J'aimerais pouvoir me blottir contre quelqu'un qui n'en aurait rien à foutre que je sois connue ou pas, compétente ou non, que je puisse flatter son ego ou lui apporter quelque chose qu'il ou elle n'a pas. Quelqu'un qui ne serait pas spécialement impressionné par ce que je suis capable de faire, et qui en même temps saurait se réjouir avec moi quand je suis contente d'un truc que j'ai fait, sans m'humilier parce que c'était pas parfait ni se sentir minable parce qu'il ou elle ne sait pas faire aussi bien. Quelqu'un qui aimerait que je sois capable de faire à peu près n'importe quoi avec le même enthousiasme qu'une gamine qui découvre une boite de Legos, et qui aimerait aussi que j'ai besoin de lui ou d'elle parce que je suis anxieuse ou triste. Quelqu'un qui n'aurait pas peur de me perdre parce qu'il ou elle saurait que derrière toutes ces fanfreluches sociales dérisoires, il y a une femme profondément fidèle pour peu qu'une confiance mutuelle ait l'espace d'éclore. Quelqu'un qui aurait juste envie d'être avec moi parce que c'est chouette de regarder une série ensemble sous la couette en mangeant du chocolat, et puis pourquoi pas de faire l'amour après, simplement, comme tout le monde. C'est trop demander ?

Vous voyez pourquoi c'était compliqué d'écrire un article comme celui-là ? Je me fais l'effet de la nana qui réclame du sel alors qu'elle mange chez Alain Ducasse...