Comment créer une véritable économie du commun ?

Article co-écrit avec Michel Bauwens, paru dans l'ouvrage collectif "Vers une république des biens communs" coordonné par Nicole Alix, Jean-Louis Bancel, Benjamin Coriat, Frédéric Sultan aux éditions Les liens qui libèrent.

 

Alors que le capitalisme industriel est confronté à une série de crises structurelles, nous observons la ré-émergence d’une dynamique sociale, politique et économique qui était passée au second plan, particulièrement depuis l’avènement des systèmes de socialisme d’État, et que nous appelons le pair-à-pair.

Selon nous, le pair-à-pair, en tant que type de relations sociales au sein de réseaux humains, fut la forme dominante de relation dans les sociétés nomades de chasseurs-cueilleurs avant d’être supplantée par les arrangements claniques dans les alliances entre tribus puis par une répartition hiérarchique des ressources dans les systèmes étatiques précapitalistes. Mais aujourd’hui, il est aussi devenu une infrastructure technologique de dialogue entre machines qui permet de généraliser ces relations à grande échelle. Ce développement rend possible un nouveau mode de production et d’échange que Yochai Benkler (2006) a appelé la « production par les pairs basée sur les communs » (PPBC) ou « production entre pairs », ouvrant ainsi un potentiel de transition vers une autre forme d’économie.

Parmi les nombreuses propositions de définitions des « communs », nous adopterons ici celle de David Bollier (2014), pour qui les communs sont des ressources partagées, co-gouvernées par leurs communautés d’utilisateurs selon les règles et les normes de ces communautés, et nous nous en tiendrons plus particulièrement aux « nouveaux communs » (Benkler, 2014), c'est à dire les communs numériques du savoir, du logiciel et du design.

Si toute technologie n'est naturellement pas intrinsèquement « vertueuse », de même que l’invention de la presse à imprimer, associée à d’autres inventions, a joué un rôle majeur dans l’évolution de la société européenne (Eisenstein, 1983/2012), nous pensons que les technologies en réseaux, selon la manière dont elles seront appropriées et utilisées par des communautés, peuvent être au cœur d'une transition majeure de notre civilisation vers plus d’équité, de durabilité et d’ouverture.

En effet, la caractéristique principale du pair-à-pair est qu’elle constitue une « hétérachie transparente », c’est à dire qu’on y observe une absence quasi-complète de formes de hiérarchie dans les relations et des pratiques de partage ouverts des savoirs et des productions. Au fond, la PPBC repose sur une collaboration « stigmergique », qui est un phénomène de communication indirecte entre agents et actions (Marsh et Onof, 2007) et une « action collective partagée où la négociation sociale s’opère via des technologies basées sur Internet » (Elliott, 2006).

Et l'on constate que ces formes d’organisation en réseau relativement horizontales ont la capacité de produire des artefacts complexes et sophistiqués, à l'image des logiciels libres et open source produits par des pairs qui, hormis sur le marché domestique, ont supplanté pratiquement tous les logiciels propriétaires. Il nous semble même que ces mécanismes émergents de coordination mutuelle pourraient, à terme, constituer un ingrédient essentiel du capitalisme via une hybridation qui entraînerait des changements au sein des formes dominantes actuelles.

La production par les pairs peut se révéler plus novatrice dans un contexte de concurrence capitaliste, dans la mesure où les entreprises qui peuvent accéder aux communs de la connaissance possèdent un avantage concurrentiel sur les entreprises qui utilisent des savoirs propriétaires et ne peuvent donc se fonder que sur leurs propres recherches (Tapscott et Williams, 2006 ; Benkler, 2006).

En outre, en mutualisant le développement de logiciels au sein de réseaux ouverts, les entreprises peuvent réaliser des économies massives sur les investissements dans leurs infrastructures. En ce sens, la production par les pairs pourrait être envisagée comme une mutualisation du savoir productif par des coalitions elles-mêmes capitalistes, l'exemple type de ce fonctionnement étant d'ores et déjà incarné par les investissements d’IBM dans GNU/Linux (Tapscott et Williams, 2006).

Il ne faut pourtant pas négliger le fait que la nouvelle classe de producteurs-pairs ou commoneurs (Bauwens, 2009) ne peut pas continuer à dépendre entièrement de l’investissement et des pratiques capitalistes. Ils doivent trouver des moyens efficaces d'établir ce que nous appelons la « souveraineté de la valeur », c’est-à-dire la protection de la valeur qui n’est pas celle de la marchandise, mais celle de la création du commun et de toutes les contributions qui valorisent un commun. Pour cela, il leur faut parvenir à une situation où les communs s’emparent du capital et l’utilisent pour leur propre développement, dans une stratégie de cooptation inversée que Dmytri Kleiner et Baruch Gottlieb appellent le « transvestissement » (Kleiner, 2016) c'est à dire par un transfert de valeur d’une modalité à une autre, en l’occurrence du capitalisme aux communs.

Loin d'une proposition uniquement théorique, nous soutenons qu'il existe déjà des coalitions d’entrepreneurs axées sur les communs, comme le réseau Enspiral ou Sensorica (Pazaitis et al., 2016 ; Bauwens et Niaros, 2017), qui conçoivent et mettent en œuvre des stratégies de ce type. C’est grâce à ce type d’initiatives que se met en place un nouvel écosystème de création de valeur dans lequel se côtoient des communautés productives qui produisent des ressources partageables, des coalitions entrepreneuriales qui essaient de générer des profits via des activités organisées autour des ressources communes, et des associations à bénéfice social dont le rôle est de protéger les communs, de s’assurer de la pérennité des infrastructures, et de soutenir la coopération, par exemple en aidant à gérer les conflits entre participants et parties prenantes (Dobusch et Quack, 2010).

De nombreux travaux valident ainsi l’existence de cette émergence de dynamiques ayant pour point commun de combiner des processus de contributions ouvertes, de gouvernance participative et des processus orientés vers la production de communs. Selon Rogers et Szamosszegi (2011), en 2010, la contribution économique des industries reposant sur le fair use1 et autres exceptions similaires à la protection de la propriété intellectuelle représentait un sixième du produit intérieur brut des États-Unis, et ces industries employaient environ 17 millions de personnes. De la même manière, dans son petit livre Homo Cooperans (2013), Tine De Moor conclut qu’aux Pays-Bas le nombre d’initiatives civiques et coopératives augmente de plus en plus rapidement depuis 2005 par comparaison avec les initiatives de l’État ou des entreprises privées. Il existe également une pléthore de projets cartographiques, comme l’annuaire P2PValue.eu, qui documentent l’émergence des dynamiques pair-à-pair.

Si nous parvenons ainsi à passer de communautés P2P « microéconomiques » comme celles-la à une nouvelle modalité dominante « macroéconomique » de création et de distribution de valeur, c’est alors que s’enclenchera la transition vers une économie et une société centrées sur les communs. En effet, l'organisation de cette nouvelle forme d'économie générative peut préfigurer une société centrée sur les communs, dans laquelle l'État évoluerait vers une forme d’« État partenaire ». Les autorités publiques rendraient possible et faciliteraient la création directe de valeur par la société civile à l’échelle d’un territoire, en créant et en entretenant des infrastructures pour les systèmes contributifs basés sur les communs.

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