Claude

Claude le précise d'emblée, il n'est pas historien : il a travaillé le bois toute sa vie. Mais il y a une histoire qu'il tient à transmettre : la sienne, et celle de sa maman, Marcelle. En ce 9 juin 1944, il a 13 ans. Avec son certificat en poche et la perspective de la fin de la guerre, il a tout l'avenir devant lui. Seulement cette nuit-là, ce ne sont pas les étoiles qui illuminent le ciel. Des avions de reconnaissance viennent de lancer des fusées au magnésium et c'est toute la ville qui s'embrase. Jamais il ne l'a vue comme il la voit maintenant.

Claude se souvient de chaque instant, de ces longues secondes de silence durant lesquelles il a vu ses amis et les petites dames du voisinage courir dans la rue et puis périr sous le feu d'une seconde salve de bombes. Soixante-quinze ans après, il ne comprend toujours pas par quel miracle il s'en est sorti indemne. A cet instant, il ne le sait pas encore, mais la maison de santé où travaille sa mère est un champ de ruines. Ce n'est que le lendemain vers midi qu'on entendra ses gémissements venus de sous les décombres et qu'elle sera acheminée vers la grande ville voisine pour y être soignée.

Pendant trois mois, réfugié dans une ferme des environs, Claude ne la reverra pas. Son frère aîné fera la route régulièrement à pied, et apportera une photo de lui à leur mère, pour lui prouver que son petit est toujours en vie. Et puis un jour, elle est revenue, avec un grande cicatrice sur la tête et une jambe amputée. Quand il évoque cet instant, le vieil homme est submergé par une émotion restée intacte : "J'étais jeune, je ne savais pas encore qu'on pouvait pleurer de joie".

Quinze jour après, Marcelle reprend son travail "aux agités" avec la même passion et malgré la prothèse en cuir très lourde qu'on lui a posée. Claude est orphelin de père depuis l'âge de 8 ans. Sa mère était irremplaçable, et encore aujourd'hui, il n'imagine pas être séparée d'elle. Ainsi, il a fait en sorte que sa sépulture puisse l'accueillir lui aussi lorsque l'heure sera venue. "On jouera aux osselets !" plaisante-t-il avec un sourire tendre. Pas très loin de la tombe, il y aura celles des "anonymes" du cimetière, ses copains de la cité…