Changement de paradigme et transition de phase

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On entend beaucoup parler ces dernières années du fameux « changement de paradigme », dans beaucoup de domaines : la science, la philosophie, la sociologie, la politique, la technologie, la spiritualité, et même dans les arts.

Mais c’est quoi ce changement de paradigme ? Comment se définit-il ? Et n’est-il pas un peu trop facilement mis à toutes les sauces ?

Un paradigme est une représentation du monde, une manière de voir les choses, un modèle cohérent de vision du monde qui repose sur une base définie (matrice disciplinaire, modèle théorique ou courant de pensée).(1)Définition donnée par Wikipédia. Epistémologiquement parlant,  l’emploi le plus répandu se trouve chez le philosophe et sociologue des sciences sociales Thomas Samuel Kuhn qui l’utilisait pour désigner un ensemble de pratiques en science.

Cette expression est donc le plus souvent employée au sens large comme équivalent de « système de représentations », c’est-à-dire un modèle fondamental qui permet de penser le monde.

Voici quelques exemples de cet emploi :

Il y en a d’ailleurs que cela agace beaucoup ce « fameux, omniprésent, saoulant changement de paradigme ».

Le changement de paradigme est donc une expression très usitée aujourd’hui. D’une communauté assez restreinte (scientifique ou philosophique), il s’est répandu, devenant une expression à la mode dont il est difficile de se passer dès lors que l’on évoque le passage d’une organisation à une autre.

Ce changement est annoncé, espéré, et même décrit comme en train de se produire à grande échelle… y compris sur de nombreux sites ésotériques, comme si la science, la sociologie et la spiritualité au sens large exprimaient chacune à leur manière qu’il est en train de se passer quelque chose. De tous temps les changements de structures (sociales, politiques, scientifiques,…) et de modèles de fonctionnement ont existé. Mais il semblerait que cette fois-ci, le changement ait pris une ampleur planétaire et une vitesse inédite que le vocable « paradigme » cherche à englober pour mieux en circonscrire « l’inquiétante étrangeté »(2)L’inquiétante étrangeté (Das Unheimliche en allemand) est un concept freudien. Il peut correspondre à une situation mettant mal à l’aise, qui suscite une angoisse, voire de l’épouvante.

Mais qu’est-ce qu’on quitte exactement ? Et qu’est-ce qu’on trouve ? Quelle est la nature de ce changement ?

A l’instar de Bernard d’Espagnat(3)Voir notamment le chapitre « La procession des paradigmes » dans son ouvrage Penser la science ou les enjeux du savoir chez Bordas, il y a de nombreuses façons d’envisager le changement. Nous pouvons en distinguer trois :

  • jeter l’ancien et adopter le nouveau : la plupart du temps, c’est plutôt à cette acception la plus générale que l’on fait référence. On définit d’ailleurs bien souvent le nouveau par rapport à l’ancien, voire même comme « anti-ancien », position militante qui au fond dénote peut-être d’un manque d’autonomie réelle vis-à-vis de ce que l’on est censé quitter ;
  • élargir le champ de l’ancien système qui se retrouve inclus dans le nouveau à la manière de poupées gigognes : dans l’acception scientifique, on a souvent à l’esprit cette seconde définition. Il me semble d’ailleurs que c’est ce qu’on m’avait expliqué à propos de l’histoire des sciences quand j’étais au collège… avec une image de cercles concentriques qui ne rendaient les anciens modèles caducs que dans le cadre du nouveau modèle mais qui leur laissait la possibilité de continuer à être intrinsèquement valides ;
  • et puis il y a la baguette magique du changement : la transition de phase, une structure qui, au-delà d’un certain seuil (par exemple si on chauffe), se transforme brutalement en un élément absolument nouveau. C’est précisément cet élément naissant qui constitue le nouveau paradigme. Cette troisième acception est rarement utilisée… car il peut y avoir une infinité de paradigmes émergeants impossibles à connaître d’avance. La transition est un état dynamique capable de basculer dans un sens ou dans un autre à grande vitesse. Tenter de définir le nouveau système alors même qu’il est instable et en cours d’apparition est un travail de recherche permanent et évolutif, avec des remises en question, des retours en arrière, des erreurs d’appréciation, puisqu’on ne peut anticiper ni décrire la nature de cet absolu nouveau.
    Ainsi, comment une goutte d’eau pourrait-elle seulement imaginer, concevoir et décrire sa future condition de flocon de neige lorsque l’hiver approche ? D’autant que « Rien à l’échelle atomique ne distingue l’eau de sa vapeur ou de la glace ; leurs transformations mutuelles ne traduisent qu’un changement d’organisation de l’édifice global (…) Le qualitativement nouveau vient à jour à partir de lui-même. »(4)Le temps et sa flèche  – Actes du colloque – Etienne Klein et Michel Spiro – Flammarion. C’est ce qui rend le phénomène si fascinant, et potentiellement anxiogène : tout est pareil, mais tout est en train de changer. On observe des éléments que l’on connaît déjà se réorganiser de manière à produire quelque chose que l’on n’a jamais vu auparavant et de bigrement plus complexe.

Si l’on considère un paradigme comme un ensemble d’éléments cohérents reliés entre eux, il serait donc constitué d’une structure interne, d’une limite plus ou moins poreuse et d’un environnement extérieur. L’ancien et le nouveau ne seraient ainsi pas deux bulles posées côte à côte que l’on parcourrait dans un sens linéaire en allant de l’une à l’autre, mais bien la transformation d’un organisme en un autre sous l’influence d’une modification de l’environnement, comme un ovule fécondé se met soudain à créer des structures inédites à partir du matériel interne dont il dispose déjà. Et il faut bien admettre que cette auto-organisation du vivant garde encore une grande part de mystère pour les scientifiques.

L’humanité est probablement en train de vivre une transition globale qui se traduit sur les plans écologique, économique, énergétique, numérique, social,… Un monde se meurt, mais il recycle déjà les éléments de son « ancien moi » pour parfaire sa mue. Que l’on soit capable ou non aujourd’hui de définir avec précision quels sont les éléments déclencheurs de cette transformation (probablement une accumulation complexe de boucles de rétroactions entre les activités humaines et la biosphère), ou d’anticiper de manière raisonnable le visage que pourrait prendre le nouvel organisme, c’est à chacun de décider s’il préfère se focaliser sur la disparition (parfois brutale et douloureuse) de l’ancien paradigme, ou sur la co-construction active du (re)nouveau en identifiant et en soutenant consciemment le développement de ses prémices.

Notes   [ + ]

1. Définition donnée par Wikipédia. Epistémologiquement parlant,  l’emploi le plus répandu se trouve chez le philosophe et sociologue des sciences sociales Thomas Samuel Kuhn qui l’utilisait pour désigner un ensemble de pratiques en science.
2. L’inquiétante étrangeté (Das Unheimliche en allemand) est un concept freudien. Il peut correspondre à une situation mettant mal à l’aise, qui suscite une angoisse, voire de l’épouvante
3. Voir notamment le chapitre « La procession des paradigmes » dans son ouvrage Penser la science ou les enjeux du savoir chez Bordas
4. Le temps et sa flèche  – Actes du colloque – Etienne Klein et Michel Spiro – Flammarion